• Liban:

    quand la rue appelait au djihad

     

    Ce qui a pu se passer avant-hier soir aux quatre coins du pays voisin de la Syrie est une nouvelle preuve de la dérive sécuritaire que connaît le Liban malgré la composition récente d'un nouveau gouvernement. L'armée est devenue la cible du djihad des populations sunnites et les villages chiites sont frappés régulièrement d'attaques.

    Le rassemblement des populations sunnites avant-hier au soir était la cristallisation du ras-le-bol général dans le pays sur fond de chute de la ville frontlière de Yabroud en Syrie tombée aux mains de l'armée syrienne et donc par procuration aux mains du Hezbollah. A cela s'ajoute une aversion qui ne cesse d'augmenter envers le parti d'Hassan Nasrallah. On lui impute les violences que connait le pays.

    Les manifestations désordonnées étaient aussi un moyen de faire valoir la solidarité sunnite des habitants des grandes villes libanaises à leurs frères d'Ersal, village sunnite assiégé par l'armée pour des raisons sécuritaires. Les slogans prônaient une levée du blocus voulant aussi faire pression sur le "Hezb", qui aurait aussi contribué à ce siège en alléguant des besoins logistiques pour l'organisation des funérailles des civils tués dans l'explosion d'une voiture piégée dans le village chiite de Nabi Oslam dimanche dernier.

    Les violents combats qui touchent l'axe Bab al-Tebbaneh - Jabal Mohsen sur fond de guerre syrienne ont aussi touché Tripoli. Les évènements qui se sont déroulés hier soir dans la grande ville du nord du pays ont démontré la gravité des faits et de la situation diplomatique et géopolitique du Liban. Les habitants mobilisés pour Ersal n'ont pas hésité aussi à se révolter contre l'armée du pays aussi pointée du doigt par de multiples oulémas (chefs religieux sunnites). "Le blocus imposé à Ersal doit être immédiatement levé et l'armée doit se retirer de Bab el-Tebbaneh sans plus tarder" a exigé lundi soir le cheikh Salem Rafeï devant une foule de sympathisants sunnites, rassemblés par centaines devant les mosquées de Tripoli. Dans un mouvement de contestation proche des idéologies du printemps arabe les contestataires en transe ont appelé au djihad. "Le peuple veut le jihad. Nous ne voulons pas de l'armée", rappelant un petit peu le al-cha'b yurîd qui a animé toutes les transes populaires réclamant le départ des régimes dictatoriaux depuis 2010. Les lieux ont aussi été bien choisis par les manifestants notamment la mosquée as-Salam, visée en août dernier par un attentat imputé aux partisans du régime syrien. Cheikh Rafeï devait ajouter, devant la foule galvanisée: "Si les militaires ne sont pas capables de lever le blocus de Ersal, eh bien qu'ils retournent à leurs casernes".

    Ce sont des tensions entre populations sunnites et institution militaire qui sont loin d'être récentes. Le conflit couve déjà depuis le début du conflit syrien où l'armée s'est trouvée dans une position très délicate, devant colmater les brèches dans la frontière devenue poreuse entre Liban et Syrie (surtout dans un massif montagneux) et devant aussi limiter au maximum l'intrusion au Liban des enjeux et acteurs de la guerre qui pouvaient potentiellement délocaliser un conflit confessionnel dans un pays déjà instable. Ca a d'abord été l'incident d'Arba, les voitures piégées semant une psychose dans Beyrouth puis une chasse à l'homme barbu djihadiste.

    Mais voilà, c'est une guerre contre le terrorisme que mène l'armée qui bien entendu n'est pas acceptée en tant que telle par les populations sunnites qui se refusent à être vues comme terroristes. Adoptant l'adage bien connu l'ennemi de mon ennemi est mon ami c'est l'armée l'ennemi numéro 1...et c'est compter l'exacerbation des passions et fractures communautaires surtout depuis l'annonce officielle de l'ingérence du Hezbollah en Syrie.

    A Tripoli la rancune contre l'institution militaire a progressivement augmenté ces derniers temps, fruit des combats incessants entre sunnites et alaouites. Les sunnites accusent clairement l'armée d'être "de mèche" avec la communauté chiite de Jabal Mohsen.

    Ces accusations ont atteint leur paroxysme lors du dernier cycle d'accrochages entre militaires et militants sunnites avec le décès, touché par une balle de l'armée, d'un élément armé sunnite de Bab el-Tebbaneh, Abou Jammal, recherché depuis un certain temps déjà. Les ultras sunnites semblent déjà avoir déclaré la guerre à l'institution militaire, accusée « de fomenter un complot » visant à éliminer les combattants dans les quartiers sunnites de Tripoli.


    C’est au quotidien franco-libanais L'Orient-Le Jour que Seif, l'un des chefs des multiples axes militaires de Bab el-Tebbaneh a donné sa vision des faits et des troubles qui ont agité le pays : "Nous avons des informations selon lesquelles des officiers de l'armée ont reçu l'ordre de frapper Bab el-Tebbaneh de manière musclée. C'est d'ailleurs la troupe qui a commencé à nous pilonner. Avant que nous ripostions (lors de la dernière bataille), les militaires, positionnés à Jabal Mohsen, ont commencé par nous bombarder", dit-il, avant de déplorer "l'assassinat" de Nhayli et d'un autre "ami, alors que le cessez-le-feu venait d'être décrété". "Il avait une arme sur lui certes, mais il ne l'utilisait pas". On voit encore ici la difficile mise en commun des représentations de la légitime défense face aux dangers. L’armée semble avoir augmenté d’un cran son intransigeance, seule solution pour colmater la dérive sécuritaire totale.
    Le combattant, répercutant l'avis d'un grand nombre de ses frères d'armes est persuadé que l'armée agit de la même manière que les troupes de Bachar al-Assad. "En Syrie, l'armée régulière a déclaré la guerre aux sunnites. Ici, les militaires font pareil. Désormais, notre affrontement n'est plus avec les seuls alaouites, mais avec les soldats de l'armée libanaise", dit-il en ajoutant : "Nous savons pertinemment qu'au sein de l'institution militaire, il y a des officiers chiites qui ne sont que les pions de l'armée syrienne". Une vision un petit peu limitée c’est incontestable…limitée volontairement ou simplement par le manque d’informations. 


    Tout au long de la journée de lundi, l'armée n’a cessé d’essuyer des tirs nourris et des bombardements. Le bras de fer entre l'armée et une large frange de la rue sunnite semble désormais entamé.


    L'émergence, hier, d'un nouveau mouvement pacifique parrainé par la société civile, "le Tri-volution", qui a organisé des manifestations en plusieurs villes pour dénoncer la violence à Tripoli, n'aura pas réussi à couvrir les appels au djihad lancés contre l'armée un peu partout dans les mosquées sunnites de Tripoli, échos d’une rue en furie.
    Plusieurs voix se demandent d'ailleurs ce qu'est devenu le plan de pacification et de développement de Tripoli promis par le ministre de la Justice, Achraf Rifi, il y a à peine dix jours. "La loi doit s'appliquer à tous", a-t-il déclaré mardi à l'ordre des avocats. N'est-il pas un peu tard pour tenir un discours qui se veut politiquement correct à la veille d'un mouvement de foule furieuse qui risque de déraper d'un moment à l'autre.

     

    Questions d'Orient - Le 20 mars 2014


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  • Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (2/2)

     

    Cet article est la suite d'une courte série de deux rédactions publiées pour le triste anniversaire des trois ans de guerre civile en Syrie.

    Hier nous avons pu voir l'importance du partage communautaire dans l'élite politique, marchande, cléricale ou militaire dans le régime syrien. C'est un partage qui permet au président Bachar al-Assad de conserver un noyau dur, une épine dorsale à son régime et l'empêche ainsi de vaciller ou de chuter malgré son affaiblissement significatif depuis le début du conflit, le 15 mars 2011.

    Aujourd'hui, nous nous intéresserons à l'importance des moukhabarat, mais aussi au poids considérable pris par les différents alliés du régime ou de l'opposition qui conduisent nécessairement à un schéma géopolitique rappellant la disposition des puissances lors de la Guerre Froide.

     

    Le principe de partage communautaire dont nous avons fait une brêve présentation hier et qui apparaît de plus en plus comme l'élément essentiel du régime Assad, incite donc l'élite syrienne à former une solide cohésion mais est surtout consolidé par le pouvoir immense donné aux services spéciaux (entendre ici les moukhabarat, services secrets du régime mais aussi la jawiyya, services du renseigment de l'armée de l'air particulièrement craint) en matière de surveillance et de contrôle d'une société toute entière. Cela recoupe les activités politiques (absence d'opposition), les activités militantes même si elles sont particulièrement faibles et épisodiques ou les simples meeting.

    Cette absence de regard, cette autonomie font de ces services de renseignement l'arme la plus redoutable de Bachar car la plus ramifiée au sein de la société syrienne. C'est à tous les niveaux du régime qu'ils sont présents: rien ne peut leur échapper; université, télévision, grandes entreprises, Parlement syrien... Mais plus encore, ces services n'ont jamais vraiment reçu de définitions précises de leurs compétences ne sectorisant en rien leur action. De facto, les services de renseignement sont tout autant implantés dans les activités politiques mais aussi dans l'économie ou la finance de l'État syrien. Cela implique aussi que le président seul est le maître de ses agents. En effet, le Baas et le régime syrien ne peuvent en rien diriger leurs actions, se limitant à un contrôle superficiel pour assurer le respect de la ligne directrice de la sécurité nationale. Assad reste donc la clef de voute de tout un système ultra-puissant.

    Dans un style tout proche, la Garde républicaine commandée par Maher al-Assad, frère de Bachar dispose elle aussi d'un pouvoir immense. En vigueur jusqu'en 2011 mais tout autant valable (voire plus) depuis le début de la guerre, les forces de sécurité bénéficient d'une immunité assez large dans l'exercice de leurs fonctions. L'imbroglio du conflit et les directives militaires ont donné lieu à une utilisation massive de ces privilèges.

    La crise que traverse le pays depuis mars 2011 a parfaitement montré la prééminence prise par ces membres de l'élite du renseignement et de l'armée syrienne, parfois et souvent même au détriment des membres civils du Baas. Dans le conflit, les civils du parti ont largement été marginalisés depuis que les renseignements militaires surveillent largement les activités politiques. La guerre a donc incontestablement mis sur le devant de la scène plus que jamais cette domination de l'élite sécuritaire syrienne. Si c'est parce que le "Rens" s'est largement ramifié au sein du régime, c'est aussi parce que les civils en place localement dans les provinces de Syrie n'ont jamais su se montrer assez influents pour s'approprier le soutien populaire durant les trois ans de guerre. Et comme c'est incontestablement à l'échelle locale que le régime a et continue de souffrir, la répression armée s'est imposée et il est presque improbable d'assister à la réapparition de politiques civils dans le gouvernement durant la guerre.

    Pourquoi ne désertent-ils pas ? Ils sont tout autant détestés par l'opposition et une défection aussi tardive pourrait paraître intéressée et non pas sincère. Et puis ces civils sont aussi persuadés que la guerre n'est qu'une question de temps et qu'étant donné le soutien indéfectible accordé par le "Hezb" libanais, l'Iran et la Russie, le régime a encore a encore de beaux jours devant lui.

     

    Mais le combat, le soutien et le maintien d'Assad sont aussi des enjeux internationaux. Si le régime pèse très lourd dans la société syrienne, les puissances voisines sont tout autant l'épine dorsale d'un homme qui s'y accroche. A la fin de l'année 2013, d'aucuns disaient que Walid Mouallem, ministre syrienne des Affaires Étrangères n'était plus vraiment ce ministre et que le "vrai" ministre syrien de la chancellerie était tout simplement le Russe Lavrov.

    Il est clair qu'aujourd'hui, étant donné le soutien politique, militaire et financier accordé par le Kremlin à Assad, l'influence russe en Syrie est énorme. Aucun chiffre précis n'existe pour donner une idée du soutien russe mais c'est bien le président Poutine qui est parvenu à convaincre M. Assad à accepter la destruction des stocks d'armes chimiques par résolution onusienne (2118). En permettant cette extraction des agents chimiques, M. Poutine a réussi, d'une main de maître à réintroduire son allié syrien sous le feu des critiques et presque sous le feu des Rafales dans le jeu diplomatique. Depuis, plus aucun ne s'est hasardé à dire que M. Assad mentait ou trahissait ses engagements. De la grande diplomatique, il faut l'admettre. Mais le périmètre d'action russe ne se limite pas simplement au cercle de l'élite syrienne sur lequel il fait pression et c'est justement là sa force. Il transcende ce milieu introverti de responsables sécuritaires et joue un rôle important sur les hauts fonctionnaires du parti Baas qui ne perdent pas une miette des signaux diplomatiques envoyés par le Kremlin.

    L'autre grand pôle de soutien est bien entendu l'Iran. C'est un soutien direct car la puissance perse est directement engagé sur le territoire syrien, ayant envoyé des conseillers militaires auprès d'Assad et des Pasdarans (Gardiens de la révolution islamique) pour garder les lieux stratégiques et les lieux chiites menacés par les djihadistes qui ont déjà profané plusieurs places historiques de l'islam chiite (la mosquée de Sayyida Zeinab près de Damas notamment). Ce sont aussi les localités à composante chiite majeure qui sont mises sous surveillance de ces groupes. Le président syrien veut probablement s'assurer quelques places fortes où il pourrait se rendre en cas de prise de la capitale ou de danger. Pendant un temps, des experts avaient formulé l'hypothèse d'une fuite à Lattakié pour y former une république chiite dans tout l'ouest du pays.

    Mais encore une fois il n'existe guère de données chiffrées précises pour évaluer quantitativement l'aide apportée par l'ayatollah iranien à Damas.

    Le Hezbollah, l'organisation libanaise, a trouvé le parfait accord avec le régime fournissant des troupes galvanisées prêtes à mourrir pour Assad sans problème. Cet afflux massif de combattants libanais a permit au régime de contrebalancer les défections très nombreuses dans les troupes de l'armée. C'est le 25 mai 2013, qu'Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah a annoncé que son mouvement participait à la bataille d'al-Qusayr, dans la province de Homs. Depuis, son implication dans différentes localités ne fait plus aucun doute. La prise de Yabroud, dimanche dernier par l'armée syrienne constitue une victoire de poids pour le mouvement: les voitures piégées visant les sanctuaires chiites et du Hezbollah au Liban venaient pour la plupart de la localité de Yabroud, à la frontière du Liban dans le massif du Qalamoun.

    C'est donc un soutien très actif dont bénéficie Bachar al-Assad mais c'est aussi un appui concerté et réfléchi ce qui le rend particulièrement efficace. Trois semaines avant l'officialisation de la participation du Hezbollah aux combats en Syrie, Nasrallah rencontrait le vice-ministre des Affaires Étrangères russe, Mikhaïl Bogdanov. Une telle concertation évite des actions irrationnelles et inutiles et chacun y trouve son compte.

    Chacun y trouve son compte car le soutien et le maintien du dirigeant syrien sur le trône du pays permet à tous ces pays alliés du régime d'acquérir sa confiance et ainsi de renforcer leur poids dans les conflits d'influence qui agitent le Moyen-Orient et les opposent aux pouvoirs occidentaux (France, Allemagne, États-Unis) mais aussi aux puissances pétrolières (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït).

     

    C'est aussi pour cela que l'enlisement et la perte d'intensité de la guerre syrienne rappelle peu à peu une situation de Guerre Froide. La Syrie serait le territoire où se cristallise les passions de chacun et l'opposition bipôlaire peut s'y installer. Le problème étant les puissances qui se font face et qui peuvent entraîner la région déjà très instable du Moyen-Orient vers un conflit confessionnel incontrôlable, héritage des révolutions populaires incontrôlées.

    Pour l'instant, c'est la résistance aux sanctions internationales et aux pressions du bloc occidental de la part du régime qui dépasse toutes les prévisions. Cette résilience c'est l'aboutissement parfait de la conjugaison entre structure interne particulièrement soudée et puissante et soutien actif très organisé extérieur. Ces alliances dans les pays voisins ont encouragé la composante sécuritaire du régime à ne pas se désolidariser du pouvoir d'Assad et à croire en une potentielle victoire prochaine.

     

    Il y a quelques mois on parlait d'espoir en entendant les mots négociations, Genève II. Certains n'ont pas été dupes, d'autres ont voulu y croire. J'ai voulu y croire.

    Aujourd'hui, c'est d'un pourissement du conflit dont parlent les médias et les spécialistes. Pourissement d'un pays magnifique aujourd'hui...pourissement de tout le Moyen-Orient demain ?

     

    Questions d'Orient - Le 18 mars 2014


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  • Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (1/2)

     

    Cet article est publié dans le cadre de l'anniversaire de la révolution syrienne débutée le 15 mars 2011, date devenue officielle pour parler de cette guerre civile.

    Depuis trois ans,  le pays est ravagé, les populations très touchées par les combats et largement contraintes à l'exil. Mais la fin ne semble pas proche... En septembre 2013, le régime influencé par l'allié russe avait accepté la destruction de son arsenal chimique retrouvant un semblant de crédibilité auprès de l'opinion occidentale. Au début de l'année 2014, les deux cessions de négociations à Genève menées par Lakhdar Brahimi n'ont rien donné malgré les attentes de tous. A l'étude dans chacun des camps, la fourniture en armes permise grâce aux multiples alliés ne permet en rien à un camp de prendre l'avantage. Le régime de Bachar al-Assad, au pouvoir depuis 2000 ayant succédé à Hafez, son père, continue de fonctionner.

    C'est une guerre d'usure qui s'est installée entre les deux camps (devrions-nous dire trois aujourd'hui étant donné la violence des combats entre l'armée syrienne et EIIL ainsi qu'entre l'ASL et l'EIIL?). Le régime est incontestablement très affaibli, les puits de pétrole sont aux mains des djihadistes mais le régime tient, contrairement à ce qu'avaient prédit bon nombre de nos politiques en mars 2011. Le régime tient car la guerre qu'il mène lui est moins défavorable qu'elle ne l'est à l'opposition. Le régime bénéficie des infrastructures étatiques qui lui permettent de tenir au moins dans la durée.

    Les bases politiques, administratives ou militaires ont été durement touchées surtout dans les provinces tout au long des combats mais la structure ne tremble pour l'instant guère. C'est une résilience qui étonne, qui surprend et qui déconstruit les prévisions des années passées. Mais c'est dans l'histoire du Baas qu'il faut aussi chercher les raisons pour lesquelles l'appareil assadiste ne bouge pas. Le régime de Damas s'est installé en mars 1973 alors que la Constitution syrienne accorde au parti Baas un pouvoir hégémonique. Mais cela fait déjà trois ans (1970) que Hafez al-Assad, père de Bachar tient le pouvoir après son coup d'État de novembre 1970. C'est donc depuis 1970 et a fortiori depuis 1973 que la famille Assad tient la Syrie d'une main de fer, confisquant les ressources sociales c'est-à-dire politiques et économiques grâce aux ramifications militaires et des services de renseignements dans la société syrienne.

    Le gouvernement se construit donc sur une base solide militaire qui permet le contrôle totale de la population mais il doit aussi un socle aussi ferme aux soutiens multiples des milieux cléricaux et marchands. Souvent, la pratique traditionnelle était un soutien contre une bonne place dans l'appareil étatique ou du moins une place à responsabilité. Les refractaires aux faveurs baas sont systématiquement placés sous surveillance des fameux services de renseignement syriens, les moukhabarat.

    La construction de cette machine gouvernementale qui a pu fonctionner quarante ans est importante pour comprendre aussi pourquoi les différents partis d'opposition qui se forment "sur le tas" dans l'imbroglio militaire ont la plus grande peine à se structurer suivant des principes politiques. Cela fait quatre décennies que le pays n'a pas connu d'opposition. Personne n'y est vraiment habitué, aucun n'est rodé aux principes d'un multipartisme.

    Ce n'est pas, néanmoins l'unique raison de l'échec actuel des forces d'opposition. Le pouvoir a réussi à forger une cohésion des membres les plus influents de la société syrienne dès les années 2000, c'est-à-dire au début du règne de Bachar. Cette collusion entre puissants de l'élite sécuritaire et de l'élite politique permet aujourd'hui au régime d'avoir une structure soudée très difficile à anéantir.

     

    Ce qui étonne et qui fait dire au sens commun que l'État syrien doit tomber et qu'il n'est là qu'une question de temps c'est aussi le nombre de défection qui s'affine grâce au recoupage des informations données par l'ASL, l'armée syrienne et les organismes internationaux. Les chiffres seraient de 120 000 défections depuis le début de la guerre civile ce qui représente pas moins de la moitié des personnels et effectifs.

    Énorme direz-vous... Non, car ces chiffres il faut les pondérer. Les unités d'élites de l'armée (forces spéciales) et les brigades de renseignement très actives n'ont été que très peu touchées par ces désertions. Seul un officier supérieur semble avoir abandonné le chef du pays. Il s'agit du général Manaf Tlass, fils de l'ancien ministre de la Défense qui a exercé entre 1947 et 2004. Manaf aurait déserté en juillet 2012. Les plus qualifiés, experimentés et bénéficiant de la plus grande aura restent rangés près d'Assad. On peut ainsi citer Ali Mamlouk, Mohammed Nassif Kheirbek ou Abd Fatah Qudsia.

    Concernant l'axe du pilier sécuritaire, il convient aussi de démentir l'idée toute faite que le régime de Damas ne se base que sur une composante sécuritaire alaouite, confession du président Assad. C'est faux et c'est démenti dans les faits. Ali Mamlouk, Mohammed Dib Zeitoun ou Rustom Ghazaleh sont aux avants-postes du dispositif sécuritaire et militaire de Bachar: ils sont sunnites. A un niveau de responsabilité que je qualifierai d'intermédiaire, l'équilibre des confessions des officiers n'a pas changé manifestement. La grande majorité des ralliés à l'opposition sont sunnites mais beaucoup de sunnites restent fidèles à Damas: par défaut, parce qu'une défection tardive ne signifie plus grand chose actuellement ou aussi parce qu'ils savent les risques qu'encourent leurs familles à la merci de groupes armés gouvernementaux, du Hezbollah ou de l'opposition djihadistes surtout.

    Dans tous les cas, il est clair que le fonctionnement et l'organisation étatique du Baas favorise l'intégration et la cohésion de ces élites; un parti qui permet un partage communautaire du pouvoir (c'est-à-dire suivant les différentes communautés, comprenons là les communautés religieuses sunnites et chiites), assurant de facto la prééminence des forces et élites sécuritaires au sein de l'État syrien. Les officiers n'intégrent pas immédiatement ces groupes "d'élites" du pouvoir qui sont une passerelle vers le tout-pouvoir. Le processus est long et doit éprouver leur loyauté mais une fois achevé, les privilèges sont tous les jours devant leurs portes.

    Ce partage communautaire est orchestré par un jeu politique traditionnel répété deux fois durant l'année: en janvier puis en juillet. Bachar promulgue alors des décrets qui permettent des mutations ou des promotions pour les membres des forces armées. Différents critères sont nécessaires mais la loyauté, la compétence, la confession, les liens familiaux, le soutien possible d'un gradé et donc l'influence potentielle ou encore la région d'origine restent des critères majeurs.

    La balance politique et communautaire n'est en réalité pas évidente à tenir pour le pouvoir; un déséquilibre pouvant créer un foyer de contestation donc un danger pour l'épine dorsale du régime. Au sein des services de renseignement par exemple, les officiers supérieurs sunnites sont assez largement majoritaires.

    D'ailleurs, depuis son accession au pouvoir suite à son père en 2000, Bachar al-Assad a effectué quatre grands remaniements dans son équipe et son entourage. Cela montre qu'il y a un équilibre qu'il lui faut trouver mais qui visiblement n'est pas un échec étant donné la résistance au conflit de l'appareil Baas et son maintien dans le temps. Cet équilibre communautaire est le synonyme de la stabilité et de la protection du régime; il est aussi ce que vante de nombreux étrangers voyant dans la Syrie la dictature laïque et multi-confessionelle.

    Ca n'est pas totalement faux mais c'est une vision à toujours nuancer...

    A suivre...

     

    Questions d'Orient - Le 17 mars 2014


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  • Syrie:

    et les élections?

     

    Ravagée, vidée de sa population, tiraillée entre forces loyalistes du président Assad, forces armées de l'ASL et groupes djihadistes, la Syrie ou du moins M. Assad espère pouvoir répondre présent aux élections qui devraient avoir lieu en juillet de cette année.

    En trois ans de conflit, la guerre a tué 140 000 personnes, des quartiers entiers ont été anéantis par les combats, et des millions d'habitants se sont exilés dans les pays voisins. Mais le président Assad ne semble guère dérangé par les affrontements. Aucune déclaration officielle n'a été faite de la part du gouvernement de Damas et pourtant c'est incontestable, le chef de l'État prépare tranquillement et discrètement sa réélection.

    Dans les secteurs loyalistes de la capitale syrienne, les préparatifs sautent aux yeux: les commerçants sont obligés de repeindre leurs vitrines aux couleurs du pays (drapeau gouvernemental). En incitant et forçant les populations à aborer les couleurs, le président compte trouver un facteur de rassemblement, d'union nationale pour s'assurer une base solide pour de futures éventuelles réélections.

    Dans tous les cas, les commerçants n'ont pas réellement le choix puisqu'en cas de refus ils écopent d'une amende de 5000 livres syriennes ce qui équivaut à 30 dollars, une somme conséquente dans un pays dans une situation économique critique. Si l'amende n'est pas suffisante pour imposer le drapeau sur les devantures, les habitants risquent une peine de prison.

    Néanmoins, étant donné le contexte actuel du pays, l'annonce d'un nouveau scrutin présidentiel prête à sourire ou du moins paraît absurde. Si les deux camps ce font face lors de rassemblements dans leurs secteurs respectifs, du côté loyaliste le message est clair: les habitants veulent (ou doivent vouloir) la réélection du président Assad dans l'année de ses 48 ans. De nombreux rallyes, démonstrations de force et meetings politiques sont organisés dans les zones où l'armée loyaliste assure le contrôle de la société civile. Du coté de l'opposition le problème à venir est de trouver un représentant qui puisse se montrer suffisement influent pour convaincre les multiples camps et foyers rebelles et notamment les combattants djihadistes.

    A titre d'exemple, la semaine dernière un rassemblement loyaliste en hommage aux victimes du conflit s'est rapidement transformé en meeting politique où orteurs influents dans la société se sont succédés à la tribune pour réitérer une demande similaire: le président a dit : "S'il y a une demande populaire, je me présenterai. Je n'abandonnerai pas mon devoir national." Je vous demande donc de profiter de ce vaste rassemblement (...) pour demander au président Bachar el-Assad de se nommer pour un nouveau mandat", a lancé l'imam chiite sayyed Fabi Burhan sous les applaudissements d'une foule partisane. Des scènes comme cela se sont aussi beaucoup répétées aux abords des lieux gouvernementaux ou des casernes où les familles des militaires se mobilisent facilement.

    Il a aussi été courant de voir des écoliers acheminés par cars entiers pour venir grossir les rangs des manifestations. "Même si ça peut être dangereux, ils les emmènent en car pour participer à des marches à la fin de leur journée d'école sans nous informer", déclare la mère d'un garçon de 11 ans, ajoutant : "S'ils nous informaient, la plupart des parents n'enverraient pas leurs enfants à l'école ce jour-là".

    Pour faire face aux rassemblements dont les photos alimentent la toile et les réseaux sociaux, une campagne a aussi été lancée la semaine passée pour demander l'élection d'une personnalité de l'opposition qui serait en capacité d'être le représentant de ces insurgés fragmentés. Il s'agit de Moaz al-Khatib, ancien président du CNS (Coalition nationale syrienne) qui a réussi a obtenir le soutien de dizaines de milliers de personnes dans les quartiers assiégés et sous contrôle de l'ASL. L'ancien imam de la mosquée des Omeyyades de Damas, actuellement en exil au Qatar a salué cette campagne et mobilisation qui profite à l'image de l'opposition très critiquée pour son morcellement. Néanmoins il s'est opposé à la tenue des élections normalement prévues pour juillet: "Nous ne donnerons aucune légitimité à des élections organisées par le régime".

    Ce serait grâce à des amendements à la Constitution du pays adoptés il y a deux ans que le candidat de l'opposition pourrait théoriquement se présenter face à M. Assad si jamais il parvenait à récolter le soutien de 35 membres du Parlement loyaliste...cela paraît en effet très improbable. C'est néanmoins le premier changement dans le mode d'organisation de l'élection présidentielle depuis quatre décennies. Avant ces amendements, la population syrienne n'avait d'autre choix de voter pour ou contrer la nomination de Hafez puis Bachar al-Assad.

    Pour l'actuel président du CNS, Ahmad Jarab, organiser des élections dans les conditions actuelles relève de la plaisanterie. Non seulement car 2,4 millions de syriens ne sont plus dans le pays mais en exil dans les pays voisins mais surtout que le pays est morcelé. Le nord (Alep) échappe largement au contrôle du gouvernement tout comme le sud (Deir Ez-Zor ou Raqqâ) aux mains de groupes djihadistes. Difficile donc d'imaginer des bulletins de votes circulant à l'échelle nationale.

    Même dans les rues de la capitale, les habitants sont largement sceptiques quant à la tenue de l'élection présidentielle. "J'ai entendu dire que les élections allaient être repoussées d'un an ou deux en raison de la situation", confie Samir, un homme d'âge mûr, lors d'un déjeuner avec sa belle-famille au quotidien libanais L'Orient Le Jour.

     

    Questions d'Orient - Le 08 mars


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  • Israël:

    autopsie d'une défaite militaire

     

    L'étude de cas d'aujourd'hui nous porte à étudier les mouvements militaires qui ont opposé les milices chiites du Hezbollah face à l'armée israélienne à l'été 2006. Ces escarmouches, traduction de la guerre actuelle ont signé la défaite cruelle d'Israël face à un ennemi pourtant dix fois moins nombreux.

    Deux militaires français (le Colonel Goya et le chef de bataillon Marc-Antoine Brillant) reviennent sur une victoire qui à chaud est rapidement vue comme incompréhensible dans un ouvrage: Le Hezbollah contre Israël: Leçon d'une victoire. En effet, cette offensive alliant forces terrestres et forces aériennes lancées à l'été 2006 au Liban doit briser les noyaux du Hezbollah, ennemi de toujours du pays hébreu. Très vite, les escarmouches sont défavorables aux forces israéliennes alors qu'elles étaient persuadées d'avoir à faire face à des unités non-professionnelles et mal organisées.

    Dans la nuit du 9 août 2006 à Debel dans le sud-Liban, une section entière de parachutistes réservistes est larguée sur le village et très vite prise à partie par des noyaux préconstitués de la milice chiite au sol. Les soldats font l'erreur de s'enfermer dans une maison qui est alors la cible de missiles antichars. Ce ne sont pas des munitions pour ce type d'attaque certes...le résultat est pourtant le même: 9 soldats sont tués, 11 blessés.

    Ce qui est étrange chez les militaires israéliens c'est que malgré le déclenchement du conflit depuis près d'un mois, ils persistent dans une tactique qui est un échec permanent: la tactique de l'Intifada qui consiste à s'enfermer pour ensuite mieux attaquer. Mais ça ne marche pas...et cela à cause d'une grosse erreur d'interprétation du chef, persuadé alors que des missiles antichars ne seraient pas utilisés pour attaquer des bâtiments résidentiels. C'est donc face à des armes largement supérieures à celles imaginées que doivent faire face les militaires israéliens mais c'est aussi face à des milices bien plus professionnalisées et organisées que ne l'étaient les factions palestiniennes: "une guérilla plus-plus, un hybride entre une guérilla et une armée régulière", selon l’expression du colonel Michel Goya et du chef de bataillon Marc-Antoine Brillant.

    Donc pour les experts en stratégies militaires de l'armée de terre française, l'exemple de l'escarmouche de Debel est l'illustration même des raisons de l'échec cuisant infligé par le "Hezb" à un ennemi bien supérieur en nombre mais surtout ayant une réputation militaire largement supérieur.

     

    Quels sont à ce moment les ressentis dans chacun des camps? Du côté israélien, les deux officiers français déplorent une armée "sans mémoire", "une armée d’appelés commandés par des capitaines en contrat court. La plupart des officiers supérieurs n’ont aucune autre expérience que celle de la lutte contre les Palestiniens". Cette méconnaissance créée alors un mépris de l'adversaire, une méprise sur ses forces mobilisables, une stratégie inadaptée car minimaliste. A tout cela s'ajoute des malentendus dans les communications: militaires et politiques ne se consultent pas ou peu.

    Du côté du Hezbollah, les grands concepts stratégiques militaires et tactiques sont clairement établis et dans la tête de tous, les forces adversaires sont évaluées et le matériel est assez sophistiqué.

    Le déséquilibre est flagrant, la bataille est déjà jouée stratégiquement. Les caractéristiques ressortent dès le début de la guerre, le 12 juillet 2006.

     

    Il s'agit maintenant de donner un aperçu chronologique de l'enchaînement des évènements. Le 12 juillet, à la frontière israélo-libanaise, un commando du Hezbollah qui a réussi à s'infiltrer en terre hébreu tue huit soldats et en enlève deux. La réponse est immédiate, elle est aérienne. Des bombes frappes les infrastructures du Hezbollah au sud du pays mais aussi dans son QG installé dans la capitale libanaise Beyrouth. Des frappes touchent aussi des installations libanaises telles des ponts, ou des centres de production énergétique.

    Encore une fois la réponse est immédiate et elle participe un peu plus de l'escalade de la violence. Une pluie de roquettes tombe sur le territoire israélien. Cette réponse terrible du Hezbollah signe l'échec du "tout-aérien", stratégie préventive d'Israël qui évitait l'intervention terrestre. De facto, le pays hébreu lance une campagne terrestre qui se décline en plusieurs phases et qui pourtant se conclue le 14 août par un cessez-le-feu qui traduit l'échec israélien. Aucun objectif fixé n'a été atteint. La veille encore, 264 roquettes avaient chuté sur les terres juives. Les israéliens ont perdu 117 hommes, 750 ont été blessés. Le pays "d'accueil" de la guerre, pays souffrant de tous les temps les conflits des autres nations, le Liban a perdu 1200 civils, fauchés lors des attaques. Du coté chiite, l'aspect sectaire et terroriste de l'organisation du Hezbollah rend difficile l'établissement d'un bilan sur les pertes.

     

    La défaite a montré un élément majeur: la guerre, lorsqu'elle devient un phénomène global ne peut faire l'impasse sur la politique et les deux militaires montrent bien que l'excellence du "Hezb" vient du crédit porté à Nasrallah, le leader du mouvement depuis 1992, personnage phare du mouvement.

    En Israël, à l'inversement, le courant ne passe pas du tout entre les politiques et les militaires et condamne un peu avant l'heure l'offensive hébreu. En effet, le premier ministre M. Olmert et son ministre de la défense M. Peretz n'ont jamais réellement été "sur le terrain" comme disent les militaires. L'absence de notions militaires manque cruellement à leur palmarès. La carence coûtera chère. "Ils communiquent peu avec le chef d’état-major. Chacun prend les silences de l’autre pour une approbation".

    Alors que les Israéliens attaquent sûrs d'eux-mêmes avec l'une des meilleures armée au monde, le Hezbollah n'a pas cessé de faire évoluer son organisation interne pour la rendre la plus performante possible. Cela a permis le développement d'une stratégie militaire de haute voltige. L'organisation armée a fait des roquettes son arme de privilège car très mobile et tirant en slave. Son armée est nombreuse et divisée entre deux branches bien distinctes. L'infanterie comprend "une force de combattants professionnels appuyée par des spécialistes en armements sophistiqués" (missiles, roquettes à moyenne portée ou explosifs), conseillés par des militaires iraniens (les Gardiens de la révolution souvent, les Pasdarans). Les cadres et les spécialistes sont en formation en Iran, adversaire ayant tout intérêt à fragiliser le pouvoir hébreu, son ennemi historique. La deuxième branche est une force de réserve de plus de dix mille hommes, mobilisables rapidement et qui s’entraînant régulièrement.

    "Ils ont à l’époque une méconnaissance totale de ce qu’est devenu le Hezbollah",assure Marc-Antoine Brillant qui insiste sur cette incompréhension israélienne qui va causer sa perte. Malgré cela les renseignements existent et nous n'aurions aucun mal actuellement à entendre dire que les services secrets israéliens (Mossad) sont les meilleurs du monde.

    "Mais une chose est de connaître les armements et une autre de savoir comment l’adversaire va s’en servir",rajoute Michel Goya, clin d'œil à la déroute israélienne à Debel venant de l'erreur de l'interprétation et de la surprise d'une nouvelle stratégie militaire: la "défense en essaim", au cœur du dispositif. Historiquement parlant, cette pratique a été utilisée par l’armée finlandaise contre les Soviétiques en 1939-1940 puis conceptualisée un peu plus tard par des stratèges militaires germaniques notamment. D'un point de vue militaire, elle consiste à défendre le terrain par petits groupes tels des sections de quinze à vingt hommes. "Ce type de combat est fait de défenses fermes, d’embuscades, de contre-attaques suivies de disparition soudaines", rajoutent les deux officiers supérieurs français. Pour que cette stratégie soit gagnante il faut qu'un aspect soit rempli: maintenir les forces israéliennes en combat rapproché, afin d’empêcher les avions ou les chars israéliens d’appuyer leur infanterie. Les réseaux de tunnels facilitent le décrochage à courte échelle, ils facilitent aussi l'acheminement d'armes lourdes à une échelle plus régionale souvent via les territoires égyptiens jusqu'à ce que Sissi inonde la majorité de ces accès. .

    "Ce type de combat demande une grande motivation", explique le colonel Goya. Les stratégies idéologiques sont aussi différentes et c'est important de noter les écarts entre la conception du combat chez les hommes du Hezb et celle chez les israéliens. Les hommes du Hezbollah sont prêts à mourir en martyr puisqu'ils sont animés par l'idéal du djihad. Les Israéliens sont une armée sûrement plus professionnelle dont un des objectifs est d'éviter les morts inutiles.

    L’autre surprise est à chercher dans l'appréhension de l'armement. Nécessairement, les alliances géopolitiques et commerciales passées par l'Iran avec les groupes chiites portent leurs fruits. Pour la première fois depuis longtemps, des armes antichars modernes de fabrication non occidentale ont fait irruption sur les champs de bataille surprenant probablement les unités militaires israéliennes. Les experts estiment qu'elles sont issues des usines chinoises ou iraniennes, dont le redoutable Kornet-E, théoriquement capable de percer jusqu’à 1 200 mm de blindage à 5 500 m. Pour ce qui est d'une possible réutilisation d'autres armes plus anciennes ou moins spécifiques, le Hezbollah est passé maître dans l'art de la reconversion des missiles. Comme mentionné au début, l'utilisation de missiles antichars contre des bâtiments n'était pas franchement prévue par les Israéliens...et pourtant les milices chiites ont su en faire une "artillerie portative" en ce qu'elle "remplace les canons, trop vulnérables face à un ennemi qui a la maîtrise du ciel", disent les militaires. Sa mobilité est donc devenue son atout face aux machines militaires israéliennes pourtant plus imposantes.  Les miliciens chiites utilisent pour cela des missiles des années 1960, inefficaces contre les blindés lourds mais meurtriers contre des bâtiments.

    Pour les deux analystes militaires, la guerre de 2006 a été dirigée par des généraux gérant le champ de bataille sur leurs écrans et n'ayant guère conscience des réalités du terrain. Cela s'est traduit par l'envoi de colonnes entières de chars à la suite sans aucune protection réfléchie et donnant le temps aux milices libanaises de mettre en batterie leurs missiles: "Les Israéliens ont lancé des colonnes de chars sans protection, laissant le temps aux servants des missiles de viser leur cible. Les ordinateurs pouvaient renvoyer en direct les positions de chaque unité, de chaque véhicule, et ce qu’ils savaient des positions de l’ennemi. Mais rien ne remplace la perception des chefs sur le terrain.

    "Jamais une armée ne s’est autant remise en question" prétend Michel Goya.

    Et pourtant, l'échec n'a pas été sans retour et remise en question: réorganisation de l’état-major, augmentation de 50 % du budget de l’entraînement, construction d’une fausse "ville arabe" dans le désert du Néguev pour s’exercer au combat urbain... 

     

    Questions d'Orient - Le 03 mars 2014


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