• Arabie Saoudite:

    les tribulations de succession; fin de suspence

     

    Le roi Abdallah d'Arabie saoudite a désigné jeudi son demi-frère, Moqren Ben Abdel Aziz, prochain prince héritier, lui ouvrant la voie à l'accession au trône à la tête du royaume, une puissance pétrolière.

    Selon un décret du cabinet royal, diffusé en soirée par la télévision d'Etat El-Ikhbariya, le prince Moqren, actuel 2e vice-président du Conseil des ministres, est nommé le prochain héritier du trône.

    Il sera proclamé souverain "en cas de vacance simultanée aux postes de prince héritier et de roi", selon la décision prise par le Conseil d'allégeance "à plus des trois quarts" de ses 34 membres, des princes de la famille royale. Cette décision est irrévocable, souligne le décret royal.

    Le Conseil d'allégeance est censé désigner le futur prince héritier.

    Mais une source proche du cercle du pouvoir à Ryad a indiqué à l'AFP que le roi Abdallah avait réuni ce Conseil pour lui demander d'approuver sa décision de nommer Moqren, 69 ans, comme prince héritier, "en cas d'accession au trône du prince héritier Salmane ou d'absence" de ce dernier.

    Elle a ajouté que le prince Salmane, qui est également ministre de la Défense, est malade et "pourrait décider de ne plus prétendre au trône" en raison de son état de santé.

    Conformément aux règles de succession en vigueur dans le royaume, premier exportateur mondial de pétrole, le pouvoir se transmet d'un frère à l'autre, en respectant le droit d'aînesse, parmi les fils du roi Abdel Aziz (Ibn Saoud), fondateur du royaume.

    Pour institutionnaliser le processus de transition, le roi Abdallah a établi en 2006 le "Conseil d'allégeance", qui doit normalement commencer à exercer ses prérogatives à sa mort.

     

    Questions d'Orient - Le 28 mars 2014


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  • Syrie:

    des conflits territoriaux accentués; points de situation

     

    Dans une guerre qui s'enlise et dans laquelle les deux parties qui s'affrontent s'épuisent à prendre et reprendre des parcelles de terrain, des collines ou des bâtiments, il est important de faire des points de situation pour rendre compte des évolutions stratégiques du conflit. 

    Alors que dimanche dernier, l'armée a remporté une grande victoire pour Assad et son allié le Hezbollah avec la prise de Yabroud à la frontière libanaise, c'est aux rebelles à qui il faut aujourd'hui rajouter une victoire. L'opposition armée au président Assad s'est emparée d'une colline stratégique dans les environs de la ville d'Alep, ville tout autant stratégique pour sa position frontalière (dernière grande ville de Syrie avant la Turquie, malgré les 100 kilomètres qui séparent Alep du pays turc) et ancienne ville économique du pays. La colline en question a été l'objet d'âpres combats de plusieurs heures entre forces loyalistes au président syrien et insurgés. Le mont Chwayhné qui domine Alep ouest est finalement tombé aux mains de rebelles, d'après l'OSDH. 

    Les intérêts de cette victoire sont multiples mais durement payés: 18 rebelles ont été tués contre 21 membres de l'Armée Arabe syrienne. Cette victoire permet aux rebelles et aux groupes djihadistes soutenant les structures principales de la rébellion d'exercer une pression supplémentaire sur le quartier loyaliste de Zahra. Ce quartier exacerbe toutes les convoitises car il contient le siège de la jawiyya (al-Mukhabarat al-Jawiya), fameux services de renseignement de l'armée de l'air tristement connu pour leur cruauté et leurs méthodes particulièrement expéditives. Ce QG est l'objet de convoitises car gloire à celui qui libérera Alep de ces milices. 

    Mais la nouveauté actuellement est l'extension stratégique des combats dans la province de Lattaquié au nord-ouest du pays et fief de la communauté alaouite. "Les combats se sont étendus entre forces loyalistes, épaulées par les supplétifs de la défense nationale, d'un coté et les rebelles dont le Jabhat al-Nusra de l'autre" selon Rami Abdel Rahmane, directeur de l'OSDH. D'après l'AFP, les rebelles se seraient aussi emparés d'une position stratégique appelée l'Observatoire 45. Aucune information complémentaire concernant cette dénomination n'a été fournie à cette heure. 

    C'est en connaissance de cause que trois groupes dont la terminologie arabe témoigne de l'aspect "islamistes" ont lancé l'opération "Anfal" dans cette province, bastion du régime de Bachar al-Assad. Les trois groupes concernés ne sont inconnus d'aucun connaisseur de la crise syrienne, ce sont les figures de proue de la lutte islamiste: Jabhat al-Nusra, Sham al-Islam et Ansar al-Sham. C'est un combat contre un fief alaouite oui, mais c'est aussi un combat sur une ligne de front frontalière puisque les escarmouches ont secoué le poste de Kassab tenu par le régime et porte d'entrée vers la Turquie. 

    Dans le même temps, et tentant de se réinsérer dans le jeu diplomatique, les autorités damascéennes ont envoyé un message à Ban Ki-moon, secrétaire général de l'ONU pour l'inciter à dénoncer l'attaque "terroriste" sur le sol de Syrie et accusant Anakara de protéger les groupes rebelles qui agissent contre les postes frontaliers.

    Les hommes des groupes islamistes ont pris, dans la journée de vendredi, le contrôle de bâtiments et de postes de surveillance dans des combats meurtriers. OSDH a dénombré 41 morts dont 20 rebelles et au moins 5 civils. AFP a relayé une source d'information qui affirmait que "l'armée syrienne avait repris deux postes de police qui étaient tombés sous le contrôle de groupes infiltrés depuis la Turquie". 

    Des combats ont éclaté dans des localités alaouites de la province de Lattaquié: Beit Halabiyé, al-Malek oui Kherbet Soulas. Ce sont tous des villages sous contrôle du régime. 

    Le nord reste, semble-t-il, le lieu des combats les plus violents car faisant s'affronter les forces les plus éparses et les plus rigoristes. Dans la province de Raqqa, de violents combats opposant les milices kurdes autonomistes et EIIL ont fait 18 morts parmi le Dawlé et 7 parmi les forces kurdes. 

     

    Questions d'Orient - Le 22 mars 2014


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  • Liban:

    quand la rue appelait au djihad

     

    Ce qui a pu se passer avant-hier soir aux quatre coins du pays voisin de la Syrie est une nouvelle preuve de la dérive sécuritaire que connaît le Liban malgré la composition récente d'un nouveau gouvernement. L'armée est devenue la cible du djihad des populations sunnites et les villages chiites sont frappés régulièrement d'attaques.

    Le rassemblement des populations sunnites avant-hier au soir était la cristallisation du ras-le-bol général dans le pays sur fond de chute de la ville frontlière de Yabroud en Syrie tombée aux mains de l'armée syrienne et donc par procuration aux mains du Hezbollah. A cela s'ajoute une aversion qui ne cesse d'augmenter envers le parti d'Hassan Nasrallah. On lui impute les violences que connait le pays.

    Les manifestations désordonnées étaient aussi un moyen de faire valoir la solidarité sunnite des habitants des grandes villes libanaises à leurs frères d'Ersal, village sunnite assiégé par l'armée pour des raisons sécuritaires. Les slogans prônaient une levée du blocus voulant aussi faire pression sur le "Hezb", qui aurait aussi contribué à ce siège en alléguant des besoins logistiques pour l'organisation des funérailles des civils tués dans l'explosion d'une voiture piégée dans le village chiite de Nabi Oslam dimanche dernier.

    Les violents combats qui touchent l'axe Bab al-Tebbaneh - Jabal Mohsen sur fond de guerre syrienne ont aussi touché Tripoli. Les évènements qui se sont déroulés hier soir dans la grande ville du nord du pays ont démontré la gravité des faits et de la situation diplomatique et géopolitique du Liban. Les habitants mobilisés pour Ersal n'ont pas hésité aussi à se révolter contre l'armée du pays aussi pointée du doigt par de multiples oulémas (chefs religieux sunnites). "Le blocus imposé à Ersal doit être immédiatement levé et l'armée doit se retirer de Bab el-Tebbaneh sans plus tarder" a exigé lundi soir le cheikh Salem Rafeï devant une foule de sympathisants sunnites, rassemblés par centaines devant les mosquées de Tripoli. Dans un mouvement de contestation proche des idéologies du printemps arabe les contestataires en transe ont appelé au djihad. "Le peuple veut le jihad. Nous ne voulons pas de l'armée", rappelant un petit peu le al-cha'b yurîd qui a animé toutes les transes populaires réclamant le départ des régimes dictatoriaux depuis 2010. Les lieux ont aussi été bien choisis par les manifestants notamment la mosquée as-Salam, visée en août dernier par un attentat imputé aux partisans du régime syrien. Cheikh Rafeï devait ajouter, devant la foule galvanisée: "Si les militaires ne sont pas capables de lever le blocus de Ersal, eh bien qu'ils retournent à leurs casernes".

    Ce sont des tensions entre populations sunnites et institution militaire qui sont loin d'être récentes. Le conflit couve déjà depuis le début du conflit syrien où l'armée s'est trouvée dans une position très délicate, devant colmater les brèches dans la frontière devenue poreuse entre Liban et Syrie (surtout dans un massif montagneux) et devant aussi limiter au maximum l'intrusion au Liban des enjeux et acteurs de la guerre qui pouvaient potentiellement délocaliser un conflit confessionnel dans un pays déjà instable. Ca a d'abord été l'incident d'Arba, les voitures piégées semant une psychose dans Beyrouth puis une chasse à l'homme barbu djihadiste.

    Mais voilà, c'est une guerre contre le terrorisme que mène l'armée qui bien entendu n'est pas acceptée en tant que telle par les populations sunnites qui se refusent à être vues comme terroristes. Adoptant l'adage bien connu l'ennemi de mon ennemi est mon ami c'est l'armée l'ennemi numéro 1...et c'est compter l'exacerbation des passions et fractures communautaires surtout depuis l'annonce officielle de l'ingérence du Hezbollah en Syrie.

    A Tripoli la rancune contre l'institution militaire a progressivement augmenté ces derniers temps, fruit des combats incessants entre sunnites et alaouites. Les sunnites accusent clairement l'armée d'être "de mèche" avec la communauté chiite de Jabal Mohsen.

    Ces accusations ont atteint leur paroxysme lors du dernier cycle d'accrochages entre militaires et militants sunnites avec le décès, touché par une balle de l'armée, d'un élément armé sunnite de Bab el-Tebbaneh, Abou Jammal, recherché depuis un certain temps déjà. Les ultras sunnites semblent déjà avoir déclaré la guerre à l'institution militaire, accusée « de fomenter un complot » visant à éliminer les combattants dans les quartiers sunnites de Tripoli.


    C’est au quotidien franco-libanais L'Orient-Le Jour que Seif, l'un des chefs des multiples axes militaires de Bab el-Tebbaneh a donné sa vision des faits et des troubles qui ont agité le pays : "Nous avons des informations selon lesquelles des officiers de l'armée ont reçu l'ordre de frapper Bab el-Tebbaneh de manière musclée. C'est d'ailleurs la troupe qui a commencé à nous pilonner. Avant que nous ripostions (lors de la dernière bataille), les militaires, positionnés à Jabal Mohsen, ont commencé par nous bombarder", dit-il, avant de déplorer "l'assassinat" de Nhayli et d'un autre "ami, alors que le cessez-le-feu venait d'être décrété". "Il avait une arme sur lui certes, mais il ne l'utilisait pas". On voit encore ici la difficile mise en commun des représentations de la légitime défense face aux dangers. L’armée semble avoir augmenté d’un cran son intransigeance, seule solution pour colmater la dérive sécuritaire totale.
    Le combattant, répercutant l'avis d'un grand nombre de ses frères d'armes est persuadé que l'armée agit de la même manière que les troupes de Bachar al-Assad. "En Syrie, l'armée régulière a déclaré la guerre aux sunnites. Ici, les militaires font pareil. Désormais, notre affrontement n'est plus avec les seuls alaouites, mais avec les soldats de l'armée libanaise", dit-il en ajoutant : "Nous savons pertinemment qu'au sein de l'institution militaire, il y a des officiers chiites qui ne sont que les pions de l'armée syrienne". Une vision un petit peu limitée c’est incontestable…limitée volontairement ou simplement par le manque d’informations. 


    Tout au long de la journée de lundi, l'armée n’a cessé d’essuyer des tirs nourris et des bombardements. Le bras de fer entre l'armée et une large frange de la rue sunnite semble désormais entamé.


    L'émergence, hier, d'un nouveau mouvement pacifique parrainé par la société civile, "le Tri-volution", qui a organisé des manifestations en plusieurs villes pour dénoncer la violence à Tripoli, n'aura pas réussi à couvrir les appels au djihad lancés contre l'armée un peu partout dans les mosquées sunnites de Tripoli, échos d’une rue en furie.
    Plusieurs voix se demandent d'ailleurs ce qu'est devenu le plan de pacification et de développement de Tripoli promis par le ministre de la Justice, Achraf Rifi, il y a à peine dix jours. "La loi doit s'appliquer à tous", a-t-il déclaré mardi à l'ordre des avocats. N'est-il pas un peu tard pour tenir un discours qui se veut politiquement correct à la veille d'un mouvement de foule furieuse qui risque de déraper d'un moment à l'autre.

     

    Questions d'Orient - Le 20 mars 2014


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  • Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (2/2)

     

    Cet article est la suite d'une courte série de deux rédactions publiées pour le triste anniversaire des trois ans de guerre civile en Syrie.

    Hier nous avons pu voir l'importance du partage communautaire dans l'élite politique, marchande, cléricale ou militaire dans le régime syrien. C'est un partage qui permet au président Bachar al-Assad de conserver un noyau dur, une épine dorsale à son régime et l'empêche ainsi de vaciller ou de chuter malgré son affaiblissement significatif depuis le début du conflit, le 15 mars 2011.

    Aujourd'hui, nous nous intéresserons à l'importance des moukhabarat, mais aussi au poids considérable pris par les différents alliés du régime ou de l'opposition qui conduisent nécessairement à un schéma géopolitique rappellant la disposition des puissances lors de la Guerre Froide.

     

    Le principe de partage communautaire dont nous avons fait une brêve présentation hier et qui apparaît de plus en plus comme l'élément essentiel du régime Assad, incite donc l'élite syrienne à former une solide cohésion mais est surtout consolidé par le pouvoir immense donné aux services spéciaux (entendre ici les moukhabarat, services secrets du régime mais aussi la jawiyya, services du renseigment de l'armée de l'air particulièrement craint) en matière de surveillance et de contrôle d'une société toute entière. Cela recoupe les activités politiques (absence d'opposition), les activités militantes même si elles sont particulièrement faibles et épisodiques ou les simples meeting.

    Cette absence de regard, cette autonomie font de ces services de renseignement l'arme la plus redoutable de Bachar car la plus ramifiée au sein de la société syrienne. C'est à tous les niveaux du régime qu'ils sont présents: rien ne peut leur échapper; université, télévision, grandes entreprises, Parlement syrien... Mais plus encore, ces services n'ont jamais vraiment reçu de définitions précises de leurs compétences ne sectorisant en rien leur action. De facto, les services de renseignement sont tout autant implantés dans les activités politiques mais aussi dans l'économie ou la finance de l'État syrien. Cela implique aussi que le président seul est le maître de ses agents. En effet, le Baas et le régime syrien ne peuvent en rien diriger leurs actions, se limitant à un contrôle superficiel pour assurer le respect de la ligne directrice de la sécurité nationale. Assad reste donc la clef de voute de tout un système ultra-puissant.

    Dans un style tout proche, la Garde républicaine commandée par Maher al-Assad, frère de Bachar dispose elle aussi d'un pouvoir immense. En vigueur jusqu'en 2011 mais tout autant valable (voire plus) depuis le début de la guerre, les forces de sécurité bénéficient d'une immunité assez large dans l'exercice de leurs fonctions. L'imbroglio du conflit et les directives militaires ont donné lieu à une utilisation massive de ces privilèges.

    La crise que traverse le pays depuis mars 2011 a parfaitement montré la prééminence prise par ces membres de l'élite du renseignement et de l'armée syrienne, parfois et souvent même au détriment des membres civils du Baas. Dans le conflit, les civils du parti ont largement été marginalisés depuis que les renseignements militaires surveillent largement les activités politiques. La guerre a donc incontestablement mis sur le devant de la scène plus que jamais cette domination de l'élite sécuritaire syrienne. Si c'est parce que le "Rens" s'est largement ramifié au sein du régime, c'est aussi parce que les civils en place localement dans les provinces de Syrie n'ont jamais su se montrer assez influents pour s'approprier le soutien populaire durant les trois ans de guerre. Et comme c'est incontestablement à l'échelle locale que le régime a et continue de souffrir, la répression armée s'est imposée et il est presque improbable d'assister à la réapparition de politiques civils dans le gouvernement durant la guerre.

    Pourquoi ne désertent-ils pas ? Ils sont tout autant détestés par l'opposition et une défection aussi tardive pourrait paraître intéressée et non pas sincère. Et puis ces civils sont aussi persuadés que la guerre n'est qu'une question de temps et qu'étant donné le soutien indéfectible accordé par le "Hezb" libanais, l'Iran et la Russie, le régime a encore a encore de beaux jours devant lui.

     

    Mais le combat, le soutien et le maintien d'Assad sont aussi des enjeux internationaux. Si le régime pèse très lourd dans la société syrienne, les puissances voisines sont tout autant l'épine dorsale d'un homme qui s'y accroche. A la fin de l'année 2013, d'aucuns disaient que Walid Mouallem, ministre syrienne des Affaires Étrangères n'était plus vraiment ce ministre et que le "vrai" ministre syrien de la chancellerie était tout simplement le Russe Lavrov.

    Il est clair qu'aujourd'hui, étant donné le soutien politique, militaire et financier accordé par le Kremlin à Assad, l'influence russe en Syrie est énorme. Aucun chiffre précis n'existe pour donner une idée du soutien russe mais c'est bien le président Poutine qui est parvenu à convaincre M. Assad à accepter la destruction des stocks d'armes chimiques par résolution onusienne (2118). En permettant cette extraction des agents chimiques, M. Poutine a réussi, d'une main de maître à réintroduire son allié syrien sous le feu des critiques et presque sous le feu des Rafales dans le jeu diplomatique. Depuis, plus aucun ne s'est hasardé à dire que M. Assad mentait ou trahissait ses engagements. De la grande diplomatique, il faut l'admettre. Mais le périmètre d'action russe ne se limite pas simplement au cercle de l'élite syrienne sur lequel il fait pression et c'est justement là sa force. Il transcende ce milieu introverti de responsables sécuritaires et joue un rôle important sur les hauts fonctionnaires du parti Baas qui ne perdent pas une miette des signaux diplomatiques envoyés par le Kremlin.

    L'autre grand pôle de soutien est bien entendu l'Iran. C'est un soutien direct car la puissance perse est directement engagé sur le territoire syrien, ayant envoyé des conseillers militaires auprès d'Assad et des Pasdarans (Gardiens de la révolution islamique) pour garder les lieux stratégiques et les lieux chiites menacés par les djihadistes qui ont déjà profané plusieurs places historiques de l'islam chiite (la mosquée de Sayyida Zeinab près de Damas notamment). Ce sont aussi les localités à composante chiite majeure qui sont mises sous surveillance de ces groupes. Le président syrien veut probablement s'assurer quelques places fortes où il pourrait se rendre en cas de prise de la capitale ou de danger. Pendant un temps, des experts avaient formulé l'hypothèse d'une fuite à Lattakié pour y former une république chiite dans tout l'ouest du pays.

    Mais encore une fois il n'existe guère de données chiffrées précises pour évaluer quantitativement l'aide apportée par l'ayatollah iranien à Damas.

    Le Hezbollah, l'organisation libanaise, a trouvé le parfait accord avec le régime fournissant des troupes galvanisées prêtes à mourrir pour Assad sans problème. Cet afflux massif de combattants libanais a permit au régime de contrebalancer les défections très nombreuses dans les troupes de l'armée. C'est le 25 mai 2013, qu'Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah a annoncé que son mouvement participait à la bataille d'al-Qusayr, dans la province de Homs. Depuis, son implication dans différentes localités ne fait plus aucun doute. La prise de Yabroud, dimanche dernier par l'armée syrienne constitue une victoire de poids pour le mouvement: les voitures piégées visant les sanctuaires chiites et du Hezbollah au Liban venaient pour la plupart de la localité de Yabroud, à la frontière du Liban dans le massif du Qalamoun.

    C'est donc un soutien très actif dont bénéficie Bachar al-Assad mais c'est aussi un appui concerté et réfléchi ce qui le rend particulièrement efficace. Trois semaines avant l'officialisation de la participation du Hezbollah aux combats en Syrie, Nasrallah rencontrait le vice-ministre des Affaires Étrangères russe, Mikhaïl Bogdanov. Une telle concertation évite des actions irrationnelles et inutiles et chacun y trouve son compte.

    Chacun y trouve son compte car le soutien et le maintien du dirigeant syrien sur le trône du pays permet à tous ces pays alliés du régime d'acquérir sa confiance et ainsi de renforcer leur poids dans les conflits d'influence qui agitent le Moyen-Orient et les opposent aux pouvoirs occidentaux (France, Allemagne, États-Unis) mais aussi aux puissances pétrolières (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït).

     

    C'est aussi pour cela que l'enlisement et la perte d'intensité de la guerre syrienne rappelle peu à peu une situation de Guerre Froide. La Syrie serait le territoire où se cristallise les passions de chacun et l'opposition bipôlaire peut s'y installer. Le problème étant les puissances qui se font face et qui peuvent entraîner la région déjà très instable du Moyen-Orient vers un conflit confessionnel incontrôlable, héritage des révolutions populaires incontrôlées.

    Pour l'instant, c'est la résistance aux sanctions internationales et aux pressions du bloc occidental de la part du régime qui dépasse toutes les prévisions. Cette résilience c'est l'aboutissement parfait de la conjugaison entre structure interne particulièrement soudée et puissante et soutien actif très organisé extérieur. Ces alliances dans les pays voisins ont encouragé la composante sécuritaire du régime à ne pas se désolidariser du pouvoir d'Assad et à croire en une potentielle victoire prochaine.

     

    Il y a quelques mois on parlait d'espoir en entendant les mots négociations, Genève II. Certains n'ont pas été dupes, d'autres ont voulu y croire. J'ai voulu y croire.

    Aujourd'hui, c'est d'un pourissement du conflit dont parlent les médias et les spécialistes. Pourissement d'un pays magnifique aujourd'hui...pourissement de tout le Moyen-Orient demain ?

     

    Questions d'Orient - Le 18 mars 2014


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  • Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (1/2)

     

    Cet article est publié dans le cadre de l'anniversaire de la révolution syrienne débutée le 15 mars 2011, date devenue officielle pour parler de cette guerre civile.

    Depuis trois ans,  le pays est ravagé, les populations très touchées par les combats et largement contraintes à l'exil. Mais la fin ne semble pas proche... En septembre 2013, le régime influencé par l'allié russe avait accepté la destruction de son arsenal chimique retrouvant un semblant de crédibilité auprès de l'opinion occidentale. Au début de l'année 2014, les deux cessions de négociations à Genève menées par Lakhdar Brahimi n'ont rien donné malgré les attentes de tous. A l'étude dans chacun des camps, la fourniture en armes permise grâce aux multiples alliés ne permet en rien à un camp de prendre l'avantage. Le régime de Bachar al-Assad, au pouvoir depuis 2000 ayant succédé à Hafez, son père, continue de fonctionner.

    C'est une guerre d'usure qui s'est installée entre les deux camps (devrions-nous dire trois aujourd'hui étant donné la violence des combats entre l'armée syrienne et EIIL ainsi qu'entre l'ASL et l'EIIL?). Le régime est incontestablement très affaibli, les puits de pétrole sont aux mains des djihadistes mais le régime tient, contrairement à ce qu'avaient prédit bon nombre de nos politiques en mars 2011. Le régime tient car la guerre qu'il mène lui est moins défavorable qu'elle ne l'est à l'opposition. Le régime bénéficie des infrastructures étatiques qui lui permettent de tenir au moins dans la durée.

    Les bases politiques, administratives ou militaires ont été durement touchées surtout dans les provinces tout au long des combats mais la structure ne tremble pour l'instant guère. C'est une résilience qui étonne, qui surprend et qui déconstruit les prévisions des années passées. Mais c'est dans l'histoire du Baas qu'il faut aussi chercher les raisons pour lesquelles l'appareil assadiste ne bouge pas. Le régime de Damas s'est installé en mars 1973 alors que la Constitution syrienne accorde au parti Baas un pouvoir hégémonique. Mais cela fait déjà trois ans (1970) que Hafez al-Assad, père de Bachar tient le pouvoir après son coup d'État de novembre 1970. C'est donc depuis 1970 et a fortiori depuis 1973 que la famille Assad tient la Syrie d'une main de fer, confisquant les ressources sociales c'est-à-dire politiques et économiques grâce aux ramifications militaires et des services de renseignements dans la société syrienne.

    Le gouvernement se construit donc sur une base solide militaire qui permet le contrôle totale de la population mais il doit aussi un socle aussi ferme aux soutiens multiples des milieux cléricaux et marchands. Souvent, la pratique traditionnelle était un soutien contre une bonne place dans l'appareil étatique ou du moins une place à responsabilité. Les refractaires aux faveurs baas sont systématiquement placés sous surveillance des fameux services de renseignement syriens, les moukhabarat.

    La construction de cette machine gouvernementale qui a pu fonctionner quarante ans est importante pour comprendre aussi pourquoi les différents partis d'opposition qui se forment "sur le tas" dans l'imbroglio militaire ont la plus grande peine à se structurer suivant des principes politiques. Cela fait quatre décennies que le pays n'a pas connu d'opposition. Personne n'y est vraiment habitué, aucun n'est rodé aux principes d'un multipartisme.

    Ce n'est pas, néanmoins l'unique raison de l'échec actuel des forces d'opposition. Le pouvoir a réussi à forger une cohésion des membres les plus influents de la société syrienne dès les années 2000, c'est-à-dire au début du règne de Bachar. Cette collusion entre puissants de l'élite sécuritaire et de l'élite politique permet aujourd'hui au régime d'avoir une structure soudée très difficile à anéantir.

     

    Ce qui étonne et qui fait dire au sens commun que l'État syrien doit tomber et qu'il n'est là qu'une question de temps c'est aussi le nombre de défection qui s'affine grâce au recoupage des informations données par l'ASL, l'armée syrienne et les organismes internationaux. Les chiffres seraient de 120 000 défections depuis le début de la guerre civile ce qui représente pas moins de la moitié des personnels et effectifs.

    Énorme direz-vous... Non, car ces chiffres il faut les pondérer. Les unités d'élites de l'armée (forces spéciales) et les brigades de renseignement très actives n'ont été que très peu touchées par ces désertions. Seul un officier supérieur semble avoir abandonné le chef du pays. Il s'agit du général Manaf Tlass, fils de l'ancien ministre de la Défense qui a exercé entre 1947 et 2004. Manaf aurait déserté en juillet 2012. Les plus qualifiés, experimentés et bénéficiant de la plus grande aura restent rangés près d'Assad. On peut ainsi citer Ali Mamlouk, Mohammed Nassif Kheirbek ou Abd Fatah Qudsia.

    Concernant l'axe du pilier sécuritaire, il convient aussi de démentir l'idée toute faite que le régime de Damas ne se base que sur une composante sécuritaire alaouite, confession du président Assad. C'est faux et c'est démenti dans les faits. Ali Mamlouk, Mohammed Dib Zeitoun ou Rustom Ghazaleh sont aux avants-postes du dispositif sécuritaire et militaire de Bachar: ils sont sunnites. A un niveau de responsabilité que je qualifierai d'intermédiaire, l'équilibre des confessions des officiers n'a pas changé manifestement. La grande majorité des ralliés à l'opposition sont sunnites mais beaucoup de sunnites restent fidèles à Damas: par défaut, parce qu'une défection tardive ne signifie plus grand chose actuellement ou aussi parce qu'ils savent les risques qu'encourent leurs familles à la merci de groupes armés gouvernementaux, du Hezbollah ou de l'opposition djihadistes surtout.

    Dans tous les cas, il est clair que le fonctionnement et l'organisation étatique du Baas favorise l'intégration et la cohésion de ces élites; un parti qui permet un partage communautaire du pouvoir (c'est-à-dire suivant les différentes communautés, comprenons là les communautés religieuses sunnites et chiites), assurant de facto la prééminence des forces et élites sécuritaires au sein de l'État syrien. Les officiers n'intégrent pas immédiatement ces groupes "d'élites" du pouvoir qui sont une passerelle vers le tout-pouvoir. Le processus est long et doit éprouver leur loyauté mais une fois achevé, les privilèges sont tous les jours devant leurs portes.

    Ce partage communautaire est orchestré par un jeu politique traditionnel répété deux fois durant l'année: en janvier puis en juillet. Bachar promulgue alors des décrets qui permettent des mutations ou des promotions pour les membres des forces armées. Différents critères sont nécessaires mais la loyauté, la compétence, la confession, les liens familiaux, le soutien possible d'un gradé et donc l'influence potentielle ou encore la région d'origine restent des critères majeurs.

    La balance politique et communautaire n'est en réalité pas évidente à tenir pour le pouvoir; un déséquilibre pouvant créer un foyer de contestation donc un danger pour l'épine dorsale du régime. Au sein des services de renseignement par exemple, les officiers supérieurs sunnites sont assez largement majoritaires.

    D'ailleurs, depuis son accession au pouvoir suite à son père en 2000, Bachar al-Assad a effectué quatre grands remaniements dans son équipe et son entourage. Cela montre qu'il y a un équilibre qu'il lui faut trouver mais qui visiblement n'est pas un échec étant donné la résistance au conflit de l'appareil Baas et son maintien dans le temps. Cet équilibre communautaire est le synonyme de la stabilité et de la protection du régime; il est aussi ce que vante de nombreux étrangers voyant dans la Syrie la dictature laïque et multi-confessionelle.

    Ca n'est pas totalement faux mais c'est une vision à toujours nuancer...

    A suivre...

     

    Questions d'Orient - Le 17 mars 2014


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