• Égypte: quelle guerre économique ?

    Égypte:

    quelle guerre économique ?

     

    Nous l’avons constaté, en politique tout comme en matière de justice, les militaires égyptiens sont assez expéditifs. Hé bien voilà qu’ils peuvent aussi l’être en termes de finances publiques. Dans des mesures économiques fortes portant un coup dur aux subventions accordées aux produits de premières nécessités, et dans l’attaque délibérée et sans complexe de la famille la plus riche du pays, les militaires, officiers supérieurs et subalternes obéissant au président al-Sissi ont défini leur ligne de conduite pour les mois à venir.

     

    Et pourtant la finance et notamment la bourse d’Égypte, le EGX30 n’ont pas à se plaindre des militaires : cette dernière a connu pendant un an, une hausse de plus de 70% mais commence désormais à reculer. Forts de leur expérience, la majorité des experts sont pessimistes et cette attitude dubitative ne contente guère la foule ; l’opinion publique a tendance à s’affoler.

    Il faut dire que globalement, les très fortes hausses des prix sur le carburant et l’électricité ont beau avoir été mises en place par un « gouvernement de guerre », la formule ne passe pas et ne suffit guère à contenter la population.

    Les mesures et décisions ont été appliquées rapidement en l’absence de débat parlementaire : les députés ayant été élus en 2012 ont aussi été renvoyés chez eux la même année.

     

    Pourquoi tant de mesures ? La situation est claire : le déficit budgétaire atteint des sommets et il est donc nécessaire de le combler. Le ministre des finances, M. Hany Qadri Dimian l’estime à 12% du PIB et s’est donné comme objectif de le réduire à 10% et de se maintenir à ce niveau pour les trois ans à venir.

    La majorité des dépenses et des finances sont axées sur le traitement des fonctionnaires, les paiements des intérêts rapportés par rapport à l’énorme dette ainsi que les subventions accordées par l’État pour permettre la baisse des prix de quelques denrées de première nécessité obligatoires pour la moitié de la population égyptienne environ qui vit sous le seuil de pauvreté. Seules les dépenses en rapport avec la Défense sont classées Secret Défense.

    Mais c’est justement sur ces catégories de denrées (carburant, pain, électricité) que le gouvernement veut axer son plan de reprise en main de l’économie et donc économiser. L’effort devrait permettre d’économiser quelques 5 à 6 milliards d’euros.

     

    Bien sûr cela à un prix, et le prix de l’essence a rapidement été multiplié par deux.

    Des manifestations de protestations ont éclaté au Caire chez les conducteurs de taxis et de minibus, assurant la plupart du trafic cairote en l’absence totalement de service public de transport de masse.

    Concernant l’électricité, les prix sont gelés depuis 2008 et pour la part de la population qui ne consomme pas plus de 350 kW/heure et par mois la facture ne devrait pas exploser. En revanche, pour les foyers consommant plus et notamment à l’approche de la période estivale où l’air conditionné fonctionne en masse, l’addition devrait augmenter de 55%.

    Le prix du pain de son coté n’a pas bougé mais il est question de réduire la consommation et donc par conséquent les subventions. Le gouvernement vise aussi à généraliser un système mis en place dans quelques villes longeant le canal de Suez et qui permet de cibler les bénéficiaires.

    Tout est calculé.

     

    D’un autre coté, les passions se cristallisent autour de la CGT (Capital Gains Tax) de 10% perçue sur les contribuables qui touchent plus de 2000 euros de dividendes par année. Les populations visées par cette taxe font partie d’une tranche de la société égyptienne peu habituée à verser des impôts directs.

    Cette deuxième partie des mesures prises ouvre la voie à une offensive directe et délibérée du gouvernement géré par les militaires contre la famille Sawiris, famille la plus riche d’Égypte. La famille possède le groupe ORASCOM, qui domine de larges pans économiques d’Égypte (constructions, télécom, tourisme ou encore immobilier) tout cela depuis la Suisse.

    Cette affaire judiciaire, financière et symbolique s’est ouverte suite au refus d’un des frères Sawiris, Nassef plus précisément, de payer une taxe sur la cession d’entreprise ce qui lui a valu sa condamnation à trois ans de prison par contumace, ce qui est plus symbolique qu’autre chose. En revanche, son frère Samih a, quant à lui, menacé de mettre un terme aux investissements de la compagnie en Égypte tant que durerait « la répression ».

     

    Ce coup porté au représentant presque officiel d’un groupe social ayant tiré profit de la croissance du pays entre 2004 et 2008 sous l’ère d’Hosni Moubarak, président déchu en 2011, marque-t-il une inflexion ? C’est la question que pose logiquement ces nouvelles mesures.

    Peut-on y voir un signe traduisant une revanche prise par les généraux et officiers supérieurs après que certains d’entres eux aient payé le prix cher suite à leur opposition aux privatisations et à la montée en puissance politique des « nouveaux riches » comme Gama Moubarak dans les années 1990 ? Avant de parler d’une revanche effective, il faut noter que ces chefs aujourd’hui au pouvoir en ont les moyens et notamment les moyens financiers. L’Arabie Saoudite, le Koweït et les Émirats Arabes Unis leur ont fait don de 12 milliards de dollars en un an sous forme de produits pétroliers ou de dépôts à la Banque Centrale.

    Pour autant, et sachant que les experts estiment qu’en réalité l’aide avoisine 23 milliards de dollars, le rythme ne sera pas soutenable longtemps et les militaires doivent remettre en route la croissance du pays. Si le Golfe pourrait aider le ministre des finances à multiplier le rythme de la croissance par trois pour 2017, les Émirats ont d’ores et déjà décidé de remplacer l’aide à l’État. Notons aussi le recrutement de Tony Blair au milieu d’une fine équipe de consultants internationaux sur les questions financières pour aider le pays à combler son déficit.

     

    Dans ce nouveau plan, l’IDE (Investissement Direct à l’Étranger) serait le moteur d’un renouveau de l’économie égyptienne. Financiers, compagnies pétrolières internationales, banquiers européens, grandes familles marchandes du Golfe ou encore les grands capitalistes égyptiens mis en quarantaine sous Moubarak seraient déjà dans les starting-blocks. Néanmoins pour rendre une telle mesure effective, il faut l’économie mette de coté ses «  obstacles à la croissance  ».

    Cela signifie que les intérêts en place, dont les Sawiris sont les représentants, acceptent l’arrivée de nouveaux venus dans leur terrain de chasse, le partage des bénéfices ou bien envisagent de se retirer devant plus dynamiques et plus concurrent qu’eux.

    Les généraux égyptiens n’ont plus guère le choix : il va leur falloir une vraie et concrète croissance économique qui leur permettrait définitivement d’asseoir une autorité contestée depuis la chute de Mohamed Morsi et leur politique répressive à l’égard de ses partisans, faire reculer l’extrême pauvreté qui affecte un trop grand nombre de leurs concitoyens, remporter  leur «  sale guerre  » contre les Frères Musulmans et reconquérir ce qu’ils estiment être la place naturelle de leur pays dans la région arabe : la première, ce qui n’est pas dénué de sens sachant le poids démographique de l’Égypte dans le Moyen-Orient et l’onde de choc qu’aurait la chute d’un pays si peuplé dans une guerre totale. Le budget 2014-2015 n’y suffira pas mais ils sont visiblement prêts à courir tous les risques, y compris sur le plan social, pour y parvenir.

     

    Questions d'Orient - Le 13 juillet 2014


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