• États-unis: le leader face à de nouvelles problématiques

    Le leader états-unien face à de nouvelles problématiques

     

    La fin de la Guerre Froide, soldée par la victoire états-unienne face au bloc communiste, a marqué, selon certains, la « fin de l’histoire ». Mais, au lieu de fin de l’Histoire, s’en est plutôt une autre qui commence, celle d’un Etat qui fait face à un monde multipolaire et à un foisonnement de nouvelles problématiques, mettant son statut de leader à l’épreuve. Dans le contexte de la mondialisation, la politique intérieure et la politique extérieure des Etats-Unis se voient profondément réorientées, redéfinissant la place des USA dans l’ordre mondial.

     

    Politique intérieure et immigration aux Etats-Unis

    Le statut particulier des immigrants

                Selon les observateurs, les Etats-Unis compteraient 11 millions d’immigrants illégaux (undocumented aliens) résidants sur le territoire américain (soit plus de 3.5 % de la population totale), dont 2/3 seraient hispaniques selon le Census Bureau. Il a été également démontré que l’immense majorité de ces immigrants illégaux travaille et paye des impôts (sur le revenu, sur les achats, sur la propriété). Cette situation semble, pour nous Français, paradoxale : comment des résidents en situation irrégulière peuvent-ils payer des impôts ?  A la différence de la France, les taxes aux USA sont appliquées à la source, c’est-à-dire directement sur le salaire avant qu’il ne soit versé par l’employeur.

                Le sujet devient problématique lorsque l’on aborde la question des contrôles d’identité. L’assemblée de l’Arizona, Etat du Sud très conservateur, a voté la mise en place de dispositions afin d’établir un profilage de l’immigré illégal. Ont notamment été retenus comme critères le style de vêtement, la fréquentation de certains magasins, la gastronomie, et les pick-up noirs roulant à grande vitesse. Les individus remplissant ces conditions sont susceptibles d’être appréhendés et contrôlés. L’assemblée de l’Arizona a ainsi délégué à la police de l’Etat le pouvoir de contrôler les individus suspectés. Or, la Constitution fédérale interdit ce genre de vérification : ne peut être contrôlé qu’un individu suspecté d’un délit ou d’un crime autre que le franchissement illégal de la frontière.

                En somme, les immigrés clandestins aux USA sont dans une situation tout à fait originale : ils travaillent, payent des impôts, ont un permis automobile, des enfants qui vont à l’école, mais ils ne peuvent légalement pas être contrôlés, à moins que quelqu’un les dénonce ou qu’ils soient suspectés d’avoir participé à un crime ou délit. Cependant, ils n’ont pas le droit de vote.

     

    Le poids électoral de la communauté hispanique

                La communauté hispanique aux USA, de 53 millions d’individus, soit 17 % de la population, a un impact électoral très important, notamment parce qu’elle est implantée dans des Etats d’importance politique majeure tel que la Californie, qui compte 55 grands électeurs sur 538 (1/10ème). Néanmoins, contrairement aux afro-américains qui ont un comportement électoral prévisible (90 % votaient pour Obama en 2012), le vote hispanique est particulièrement volatile, et ce pour 2 raisons :

    -la communauté hispanique est très peu inscrite sur les listes électorales, elle constitue donc une nouvelle ressource d’électeurs potentiels.

    -une enquête sociologique s’est efforcée de montrer que le premier vote est déterminant en termes d’orientation politique pour les élections futures.

    Pour ces raisons, les hispaniques constituent un enjeu électoral majeur pour les candidats aux élections qui peuvent « puiser » dans cette nouvelle ressource de primo-électeurs qui, une fois leur premier vote acquis, seront des appuis fidèles.

                Par ailleurs, le vote hispanique est confronté à un dilemme moral et économique. Il est souvent orienté démocrate, puisque, appartenant majoritairement à la classe socio-économique la plus basse, les hispaniques souhaitent bénéficier au maximum des aides de l’Etat-Providence. Ce facteur économique, associé à la stigmatisation des hispaniques par les Républicains, qui apparaissent réellement comme le parti « ennemi » des hispaniques, contribuent à orienter leur vote vers le Parti Démocrate. Toutefois, ce vote est susceptible de désalignement et de réalignement en raison du fort conservatisme de ces mêmes hispaniques en termes de mœurs. En effet, les familles hispaniques, souvent très catholiques et conservatrices dans les moeurs, s’identifient de ce point de vue au Parti Républicain. La communauté hispanique se trouve donc face à un dilemme original entre un vote démocrate motivé par leurs intérêts économiques, et un vote républicain influencé par la morale et les croyances personnelles.

     

    Projets de loi et réformes structurelles

                Les dernières réformes structurelles en matière d’immigration datent du début du XXème. Le National Origin Act, de 1924, stipule que les populations étrangères ne peuvent immigrer sur le territoire états-unien qu’au nombre maximum du quart de la nationalité ou ethnie déjà présente à cette date.

    La dernière réforme est celle de 1964, relative aux droits civils. Aujourd’hui, c’est le DREAM Act qui est discuté aux USA : il souhaite régulariser les individus entrés illégalement sur le territoire lorsqu’ils avaient strictement moins de 16 ans. Ce projet de loi, qualifié de « path to citizenship », concernerait tous les individus remplissant cette première condition ainsi que les suivantes : payer des impôts, posséder un diplôme du lycée, avoir suivi des études supérieures pendant au moins 2 ans ou avoir servi 2 ans au moins dans l’armée américaine, ne pas être impliqué dans un crime. Les individus remplissant l’ensemble de ces conditions obtiendraient une carte de séjour temporaire, qui, après 6 ans, si les 2 années supplémentaires d’enseignement supérieures ont été effectuées (ou 2 ans d’armée supplémentaires), se transformerait en une carte verte, octroyant le droit à son possesseur d’acquérir à terme la citoyenneté américaine, le droit de résidence à vie, le droit de vote, ainsi que la possibilité d’un regroupement familial. Ce projet a cependant été rejeté en 2010. Obama avait alors émis un executive order visant à bloquer la possible reconduite à la frontière d’immigrants illégaux.

                De plus, les USA appliquent un droit du sol strict. En Virginie par exemple, qui possède des universités publiques d’excellence (University of Houston, University of Virginia), les individus in-state payent leur enseignement à la hauteur de 8 000 $ tandis que les out-state, les résidents illégaux, payent eux 32 000 $. C’est pourquoi l’Etat a accordé le droit aux immigrants qui ont toujours vécus aux USA et qui y ont fait toutes les études d’obtenir la citoyenneté américaine et donc d’accéder à des coûts scolaires moindres.

                Cependant, Le DREAM Act ne concerne qu’une petite minorité d’individus, c’est pourquoi certains politiques demandent son intégration dans une réforme de plus grande ampleur. Cette réforme, c’est le Border Security Economic Opportunity Immigration and Modernisation Act, qui est passée au Sénat (à majorité démocrate) mais est restée bloquée à la chambre des représentants (à majorité républicaine) jusqu’au 27 juin 2013. Son adoption définitive n’est cependant pas encore actée. Elle a vocation à redéfinir la place des immigrants illégaux aux USA et à repenser l’immigration selon le renforcement de la surveillance des frontières. Elle ne remettrait pas en cause l’interdiction de reconduire des individus à la frontière (sauf pour certains individus traversant sans arrêt la frontière mexicano-américaine en fonction du climat et des récoltes) mais donnerait la possibilité de délivrer des visas temporaires pour certains travailleurs (dans l’agriculture notamment) et mettrait en place un système d’immigration choisie, comme cela est le cas avec le reste du monde. En d’autres termes, les USA auraient la possibilité d’ouvrir grand leurs portes aux travailleurs très qualifiés ou rares et de la fermer aux travailleurs possédant moins de compétences.

                Enfin, cette réforme prévoit également le financement du système informatique E-verify, qui faciliterait la vérification, pour les employeurs, du statut légal ou non de leurs employés. Cela rendrait donc les entreprises responsables, ce qu’elles ne veulent pas, et cela aurait pour conséquence finale la hausse du coût du travail et in fine du coût de la vie. On peut ainsi prendre l’exemple de l’Arkansas, dont l’économie repose essentiellement sur les entreprises d’abattage de poulets. Or il a été montré que moins de 1 % des individus employés dans ces usines sont blancs. Les entreprises devront donc augmenter les salaires des ouvriers en situation illégale, très souvent traités inégalement en termes de salaire.

     

     

    Les inflexions de la politique extérieure des Etats-Unis

    Le dossier épineux de Guantanamo

                Guantanamo est une prison située dans une base militaire américaine à Cuba. Implantée dans une zone louée par les USA (bail emphytéotique), elle accueille environ 160 prisonniers, anciens membres d’organisations terroristes. On peut distinguer plusieurs raisons de leur détention dans cette prison, pouvant s’entrecroiser :

    - aucun pays n’a voulu les accueillir

    - un pays souhaite en accueillir certains pour les juger et souvent pour les exécuter

    - les informations révélées par les prisonniers sous la torture ne sont pas légalement recevables.

    Guantanamo étant située dans une base militaire, elle est sous la juridiction des tribunaux militaires américains. Il est impossible de juger ces individus devant un tribunal civil en l’absence de preuves obtenues légalement, car cela reviendrait à révéler des secrets d’Etat ou à compromettre certains services de renseignement.

    Par ailleurs, le Congrès a refusé à plusieurs reprises de voter les crédits nécessaires à la construction d’une prison de haute sécurité sur le territoire américain dans le but d’accueillir les prisonniers de Guantanamo, malgré la demande d’Obama qui souhaite que des procès soient conduits par des cours civiles. Obama est en fait juridiquement dans l’impasse. Les prisonniers de Guantanamo ne peuvent pas être transférés sur le sol américain en raison de l’absence de prisons spécialisées et de, et seraient, si c’était le cas, sûrement relâchés au vu de l’inexistence de preuves légales. Enfin, on peut se demander si le Congrès n’a pas dans cette affaire un intérêt caché, en maintenant les prisonniers sur un territoire considéré par les américains comme cubain, où les droits juridiques sont bien moindres. Les juristes internationaux sont aujourd’hui dans l’incapacité de définir le statut de ces prisonniers qui apparaissent comme de véritables Objets Juridiques Non-Identifiés.

     

    La politique extérieure et le cas particulier de l’Amérique Latine 

                Le récent accord sur le nucléaire iranien est absolument historique, lorsque l’on sait que le dernier accord entre l’Iran et les USA date de 1979. Cet accord, associé au projet de retrait complet des militaires américains en Afghanistan en 2014, marque en quelque sorte la fin de l’unilatéralisme rigide des USA, qui se désengagent progressivement du Moyen-Orient. Cependant, cette inflexion de la politique extérieure américaine n’induit pas un réalignement sur les problématiques de l’Amérique Latine. Deux dossiers majeurs mériteraient pourtant que les USA usent de leur capital politique :

    -Cuba et la question de l’embargo. Faut-il lever ou non ? Le gouvernement américain semble à priori axée sur une réponse négative, considérant l’embargo comme un facteur de stabilité politique. De plus, lever l’embargo serait une reconnaissance explicite de l’inefficacité de cette arme pour faire tomber le gouvernement cubain actuel. A la fois, les USA espèrent, et ce depuis sa mise en place en 1962, que l’embargo va faire imploser le régime cubain et à la fois ils constatent avec plaisir qu’il est un facteur de stabilité politique, et donc n’est plus réellement un problème. Pourtant, le régime de Cuba utilise cet embargo comme ciment politique : il mobilise la population autour d’une politique anti-américaine et anti-impérialiste.

    -Le Mexique et l’ALENA. Le Mexique représente 1 000 milliards de $ dans le cadre des échanges de l’ALENA (USA, Mexique, Canada). La transition économique vers la co-production (maquiladoras notamment) qui est en cours entre les USA et le Mexique est toutefois retardée par l’impossibilité du Mexique de stabiliser sa société civile. En effet, les cartels sévissent dans le pays et font chaque année quelque 11 000 morts. Les USA auraient ainsi intérêt à adopter une politique d’aide économique massive (crise) ainsi que d’aides pour la lutte contre les cartels, mais ils n’en ont ni les moyens ni la volonté politique. Cela pourrait passer notamment par l’intensification de la lutte contre le trafic de stupéfiants  en provenance d’Amérique Latine et particulièrement du Mexique.

                En outre, la politique extérieure américaine se désengage peu-à-peu du Moyen-Orient et adopte la stratégie du Light Footprint suite à l’engagement en Afghanistan en 2001 qui constitue la guerre la plus longue menée par les USA (suivie par l’engagement en Irak). Cette stratégie consiste à refuser ou éviter l’engagement militaire massif et au recours à des techniques plus « subtiles » telles que les drones, la cyber-guerre et les forces spéciales. Parallèlement, depuis une quinzaine d’années, les pays asiatiques se sont tant développés et ont pris une place si importante dans le commerce et la stratégie mondiale que la politique extérieure américaine s’est repositionnée en fonction de ce nouveau pivot (Asia rebalancing). Par ailleurs, les analystes prévoient l’indépendance énergétique des USA d’ici 2 à 3 ans, et même la capacité d’exporter des hydrocarbures à l’étranger. Ce point est essentiel pour expliquer le désengagement des USA du Moyen-Orient, et mériterait d’être plus amplement approfondi.

     

     

    CONCLUSION

    Tandis qu’en matière de politique extérieure, le Président américain semble tout-puissant, à l’intérieur du pays il n’arrive pas à concilier la problématique de l’immigration et de l’Etat-providence avec le National Security State, remplacé en 2001 par le Patriot Act. L’immobilisme états-unien en ce qui concerne les questions relatives à l’Amérique Latine s’explique par la focalisation alternée des USA sur l’Europe, l’Asie, ou le Moyen-Orient, suivant le cours des événements, ce qui relègue continuellement l’Amérique du Sud au second plan de ses préoccupations.

     

    T. Blanc

    Article indépendant. Reproduction interdite

    Questions d'Orient - Le 18 décembre 2013


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