• Israël: autopsie d'une défaite militaire

    Israël:

    autopsie d'une défaite militaire

     

    L'étude de cas d'aujourd'hui nous porte à étudier les mouvements militaires qui ont opposé les milices chiites du Hezbollah face à l'armée israélienne à l'été 2006. Ces escarmouches, traduction de la guerre actuelle ont signé la défaite cruelle d'Israël face à un ennemi pourtant dix fois moins nombreux.

    Deux militaires français (le Colonel Goya et le chef de bataillon Marc-Antoine Brillant) reviennent sur une victoire qui à chaud est rapidement vue comme incompréhensible dans un ouvrage: Le Hezbollah contre Israël: Leçon d'une victoire. En effet, cette offensive alliant forces terrestres et forces aériennes lancées à l'été 2006 au Liban doit briser les noyaux du Hezbollah, ennemi de toujours du pays hébreu. Très vite, les escarmouches sont défavorables aux forces israéliennes alors qu'elles étaient persuadées d'avoir à faire face à des unités non-professionnelles et mal organisées.

    Dans la nuit du 9 août 2006 à Debel dans le sud-Liban, une section entière de parachutistes réservistes est larguée sur le village et très vite prise à partie par des noyaux préconstitués de la milice chiite au sol. Les soldats font l'erreur de s'enfermer dans une maison qui est alors la cible de missiles antichars. Ce ne sont pas des munitions pour ce type d'attaque certes...le résultat est pourtant le même: 9 soldats sont tués, 11 blessés.

    Ce qui est étrange chez les militaires israéliens c'est que malgré le déclenchement du conflit depuis près d'un mois, ils persistent dans une tactique qui est un échec permanent: la tactique de l'Intifada qui consiste à s'enfermer pour ensuite mieux attaquer. Mais ça ne marche pas...et cela à cause d'une grosse erreur d'interprétation du chef, persuadé alors que des missiles antichars ne seraient pas utilisés pour attaquer des bâtiments résidentiels. C'est donc face à des armes largement supérieures à celles imaginées que doivent faire face les militaires israéliens mais c'est aussi face à des milices bien plus professionnalisées et organisées que ne l'étaient les factions palestiniennes: "une guérilla plus-plus, un hybride entre une guérilla et une armée régulière", selon l’expression du colonel Michel Goya et du chef de bataillon Marc-Antoine Brillant.

    Donc pour les experts en stratégies militaires de l'armée de terre française, l'exemple de l'escarmouche de Debel est l'illustration même des raisons de l'échec cuisant infligé par le "Hezb" à un ennemi bien supérieur en nombre mais surtout ayant une réputation militaire largement supérieur.

     

    Quels sont à ce moment les ressentis dans chacun des camps? Du côté israélien, les deux officiers français déplorent une armée "sans mémoire", "une armée d’appelés commandés par des capitaines en contrat court. La plupart des officiers supérieurs n’ont aucune autre expérience que celle de la lutte contre les Palestiniens". Cette méconnaissance créée alors un mépris de l'adversaire, une méprise sur ses forces mobilisables, une stratégie inadaptée car minimaliste. A tout cela s'ajoute des malentendus dans les communications: militaires et politiques ne se consultent pas ou peu.

    Du côté du Hezbollah, les grands concepts stratégiques militaires et tactiques sont clairement établis et dans la tête de tous, les forces adversaires sont évaluées et le matériel est assez sophistiqué.

    Le déséquilibre est flagrant, la bataille est déjà jouée stratégiquement. Les caractéristiques ressortent dès le début de la guerre, le 12 juillet 2006.

     

    Il s'agit maintenant de donner un aperçu chronologique de l'enchaînement des évènements. Le 12 juillet, à la frontière israélo-libanaise, un commando du Hezbollah qui a réussi à s'infiltrer en terre hébreu tue huit soldats et en enlève deux. La réponse est immédiate, elle est aérienne. Des bombes frappes les infrastructures du Hezbollah au sud du pays mais aussi dans son QG installé dans la capitale libanaise Beyrouth. Des frappes touchent aussi des installations libanaises telles des ponts, ou des centres de production énergétique.

    Encore une fois la réponse est immédiate et elle participe un peu plus de l'escalade de la violence. Une pluie de roquettes tombe sur le territoire israélien. Cette réponse terrible du Hezbollah signe l'échec du "tout-aérien", stratégie préventive d'Israël qui évitait l'intervention terrestre. De facto, le pays hébreu lance une campagne terrestre qui se décline en plusieurs phases et qui pourtant se conclue le 14 août par un cessez-le-feu qui traduit l'échec israélien. Aucun objectif fixé n'a été atteint. La veille encore, 264 roquettes avaient chuté sur les terres juives. Les israéliens ont perdu 117 hommes, 750 ont été blessés. Le pays "d'accueil" de la guerre, pays souffrant de tous les temps les conflits des autres nations, le Liban a perdu 1200 civils, fauchés lors des attaques. Du coté chiite, l'aspect sectaire et terroriste de l'organisation du Hezbollah rend difficile l'établissement d'un bilan sur les pertes.

     

    La défaite a montré un élément majeur: la guerre, lorsqu'elle devient un phénomène global ne peut faire l'impasse sur la politique et les deux militaires montrent bien que l'excellence du "Hezb" vient du crédit porté à Nasrallah, le leader du mouvement depuis 1992, personnage phare du mouvement.

    En Israël, à l'inversement, le courant ne passe pas du tout entre les politiques et les militaires et condamne un peu avant l'heure l'offensive hébreu. En effet, le premier ministre M. Olmert et son ministre de la défense M. Peretz n'ont jamais réellement été "sur le terrain" comme disent les militaires. L'absence de notions militaires manque cruellement à leur palmarès. La carence coûtera chère. "Ils communiquent peu avec le chef d’état-major. Chacun prend les silences de l’autre pour une approbation".

    Alors que les Israéliens attaquent sûrs d'eux-mêmes avec l'une des meilleures armée au monde, le Hezbollah n'a pas cessé de faire évoluer son organisation interne pour la rendre la plus performante possible. Cela a permis le développement d'une stratégie militaire de haute voltige. L'organisation armée a fait des roquettes son arme de privilège car très mobile et tirant en slave. Son armée est nombreuse et divisée entre deux branches bien distinctes. L'infanterie comprend "une force de combattants professionnels appuyée par des spécialistes en armements sophistiqués" (missiles, roquettes à moyenne portée ou explosifs), conseillés par des militaires iraniens (les Gardiens de la révolution souvent, les Pasdarans). Les cadres et les spécialistes sont en formation en Iran, adversaire ayant tout intérêt à fragiliser le pouvoir hébreu, son ennemi historique. La deuxième branche est une force de réserve de plus de dix mille hommes, mobilisables rapidement et qui s’entraînant régulièrement.

    "Ils ont à l’époque une méconnaissance totale de ce qu’est devenu le Hezbollah",assure Marc-Antoine Brillant qui insiste sur cette incompréhension israélienne qui va causer sa perte. Malgré cela les renseignements existent et nous n'aurions aucun mal actuellement à entendre dire que les services secrets israéliens (Mossad) sont les meilleurs du monde.

    "Mais une chose est de connaître les armements et une autre de savoir comment l’adversaire va s’en servir",rajoute Michel Goya, clin d'œil à la déroute israélienne à Debel venant de l'erreur de l'interprétation et de la surprise d'une nouvelle stratégie militaire: la "défense en essaim", au cœur du dispositif. Historiquement parlant, cette pratique a été utilisée par l’armée finlandaise contre les Soviétiques en 1939-1940 puis conceptualisée un peu plus tard par des stratèges militaires germaniques notamment. D'un point de vue militaire, elle consiste à défendre le terrain par petits groupes tels des sections de quinze à vingt hommes. "Ce type de combat est fait de défenses fermes, d’embuscades, de contre-attaques suivies de disparition soudaines", rajoutent les deux officiers supérieurs français. Pour que cette stratégie soit gagnante il faut qu'un aspect soit rempli: maintenir les forces israéliennes en combat rapproché, afin d’empêcher les avions ou les chars israéliens d’appuyer leur infanterie. Les réseaux de tunnels facilitent le décrochage à courte échelle, ils facilitent aussi l'acheminement d'armes lourdes à une échelle plus régionale souvent via les territoires égyptiens jusqu'à ce que Sissi inonde la majorité de ces accès. .

    "Ce type de combat demande une grande motivation", explique le colonel Goya. Les stratégies idéologiques sont aussi différentes et c'est important de noter les écarts entre la conception du combat chez les hommes du Hezb et celle chez les israéliens. Les hommes du Hezbollah sont prêts à mourir en martyr puisqu'ils sont animés par l'idéal du djihad. Les Israéliens sont une armée sûrement plus professionnelle dont un des objectifs est d'éviter les morts inutiles.

    L’autre surprise est à chercher dans l'appréhension de l'armement. Nécessairement, les alliances géopolitiques et commerciales passées par l'Iran avec les groupes chiites portent leurs fruits. Pour la première fois depuis longtemps, des armes antichars modernes de fabrication non occidentale ont fait irruption sur les champs de bataille surprenant probablement les unités militaires israéliennes. Les experts estiment qu'elles sont issues des usines chinoises ou iraniennes, dont le redoutable Kornet-E, théoriquement capable de percer jusqu’à 1 200 mm de blindage à 5 500 m. Pour ce qui est d'une possible réutilisation d'autres armes plus anciennes ou moins spécifiques, le Hezbollah est passé maître dans l'art de la reconversion des missiles. Comme mentionné au début, l'utilisation de missiles antichars contre des bâtiments n'était pas franchement prévue par les Israéliens...et pourtant les milices chiites ont su en faire une "artillerie portative" en ce qu'elle "remplace les canons, trop vulnérables face à un ennemi qui a la maîtrise du ciel", disent les militaires. Sa mobilité est donc devenue son atout face aux machines militaires israéliennes pourtant plus imposantes.  Les miliciens chiites utilisent pour cela des missiles des années 1960, inefficaces contre les blindés lourds mais meurtriers contre des bâtiments.

    Pour les deux analystes militaires, la guerre de 2006 a été dirigée par des généraux gérant le champ de bataille sur leurs écrans et n'ayant guère conscience des réalités du terrain. Cela s'est traduit par l'envoi de colonnes entières de chars à la suite sans aucune protection réfléchie et donnant le temps aux milices libanaises de mettre en batterie leurs missiles: "Les Israéliens ont lancé des colonnes de chars sans protection, laissant le temps aux servants des missiles de viser leur cible. Les ordinateurs pouvaient renvoyer en direct les positions de chaque unité, de chaque véhicule, et ce qu’ils savaient des positions de l’ennemi. Mais rien ne remplace la perception des chefs sur le terrain.

    "Jamais une armée ne s’est autant remise en question" prétend Michel Goya.

    Et pourtant, l'échec n'a pas été sans retour et remise en question: réorganisation de l’état-major, augmentation de 50 % du budget de l’entraînement, construction d’une fausse "ville arabe" dans le désert du Néguev pour s’exercer au combat urbain... 

     

    Questions d'Orient - Le 03 mars 2014


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