• Liban: quand la rue appelait au djihad

    Liban:

    quand la rue appelait au djihad

     

    Ce qui a pu se passer avant-hier soir aux quatre coins du pays voisin de la Syrie est une nouvelle preuve de la dérive sécuritaire que connaît le Liban malgré la composition récente d'un nouveau gouvernement. L'armée est devenue la cible du djihad des populations sunnites et les villages chiites sont frappés régulièrement d'attaques.

    Le rassemblement des populations sunnites avant-hier au soir était la cristallisation du ras-le-bol général dans le pays sur fond de chute de la ville frontlière de Yabroud en Syrie tombée aux mains de l'armée syrienne et donc par procuration aux mains du Hezbollah. A cela s'ajoute une aversion qui ne cesse d'augmenter envers le parti d'Hassan Nasrallah. On lui impute les violences que connait le pays.

    Les manifestations désordonnées étaient aussi un moyen de faire valoir la solidarité sunnite des habitants des grandes villes libanaises à leurs frères d'Ersal, village sunnite assiégé par l'armée pour des raisons sécuritaires. Les slogans prônaient une levée du blocus voulant aussi faire pression sur le "Hezb", qui aurait aussi contribué à ce siège en alléguant des besoins logistiques pour l'organisation des funérailles des civils tués dans l'explosion d'une voiture piégée dans le village chiite de Nabi Oslam dimanche dernier.

    Les violents combats qui touchent l'axe Bab al-Tebbaneh - Jabal Mohsen sur fond de guerre syrienne ont aussi touché Tripoli. Les évènements qui se sont déroulés hier soir dans la grande ville du nord du pays ont démontré la gravité des faits et de la situation diplomatique et géopolitique du Liban. Les habitants mobilisés pour Ersal n'ont pas hésité aussi à se révolter contre l'armée du pays aussi pointée du doigt par de multiples oulémas (chefs religieux sunnites). "Le blocus imposé à Ersal doit être immédiatement levé et l'armée doit se retirer de Bab el-Tebbaneh sans plus tarder" a exigé lundi soir le cheikh Salem Rafeï devant une foule de sympathisants sunnites, rassemblés par centaines devant les mosquées de Tripoli. Dans un mouvement de contestation proche des idéologies du printemps arabe les contestataires en transe ont appelé au djihad. "Le peuple veut le jihad. Nous ne voulons pas de l'armée", rappelant un petit peu le al-cha'b yurîd qui a animé toutes les transes populaires réclamant le départ des régimes dictatoriaux depuis 2010. Les lieux ont aussi été bien choisis par les manifestants notamment la mosquée as-Salam, visée en août dernier par un attentat imputé aux partisans du régime syrien. Cheikh Rafeï devait ajouter, devant la foule galvanisée: "Si les militaires ne sont pas capables de lever le blocus de Ersal, eh bien qu'ils retournent à leurs casernes".

    Ce sont des tensions entre populations sunnites et institution militaire qui sont loin d'être récentes. Le conflit couve déjà depuis le début du conflit syrien où l'armée s'est trouvée dans une position très délicate, devant colmater les brèches dans la frontière devenue poreuse entre Liban et Syrie (surtout dans un massif montagneux) et devant aussi limiter au maximum l'intrusion au Liban des enjeux et acteurs de la guerre qui pouvaient potentiellement délocaliser un conflit confessionnel dans un pays déjà instable. Ca a d'abord été l'incident d'Arba, les voitures piégées semant une psychose dans Beyrouth puis une chasse à l'homme barbu djihadiste.

    Mais voilà, c'est une guerre contre le terrorisme que mène l'armée qui bien entendu n'est pas acceptée en tant que telle par les populations sunnites qui se refusent à être vues comme terroristes. Adoptant l'adage bien connu l'ennemi de mon ennemi est mon ami c'est l'armée l'ennemi numéro 1...et c'est compter l'exacerbation des passions et fractures communautaires surtout depuis l'annonce officielle de l'ingérence du Hezbollah en Syrie.

    A Tripoli la rancune contre l'institution militaire a progressivement augmenté ces derniers temps, fruit des combats incessants entre sunnites et alaouites. Les sunnites accusent clairement l'armée d'être "de mèche" avec la communauté chiite de Jabal Mohsen.

    Ces accusations ont atteint leur paroxysme lors du dernier cycle d'accrochages entre militaires et militants sunnites avec le décès, touché par une balle de l'armée, d'un élément armé sunnite de Bab el-Tebbaneh, Abou Jammal, recherché depuis un certain temps déjà. Les ultras sunnites semblent déjà avoir déclaré la guerre à l'institution militaire, accusée « de fomenter un complot » visant à éliminer les combattants dans les quartiers sunnites de Tripoli.


    C’est au quotidien franco-libanais L'Orient-Le Jour que Seif, l'un des chefs des multiples axes militaires de Bab el-Tebbaneh a donné sa vision des faits et des troubles qui ont agité le pays : "Nous avons des informations selon lesquelles des officiers de l'armée ont reçu l'ordre de frapper Bab el-Tebbaneh de manière musclée. C'est d'ailleurs la troupe qui a commencé à nous pilonner. Avant que nous ripostions (lors de la dernière bataille), les militaires, positionnés à Jabal Mohsen, ont commencé par nous bombarder", dit-il, avant de déplorer "l'assassinat" de Nhayli et d'un autre "ami, alors que le cessez-le-feu venait d'être décrété". "Il avait une arme sur lui certes, mais il ne l'utilisait pas". On voit encore ici la difficile mise en commun des représentations de la légitime défense face aux dangers. L’armée semble avoir augmenté d’un cran son intransigeance, seule solution pour colmater la dérive sécuritaire totale.
    Le combattant, répercutant l'avis d'un grand nombre de ses frères d'armes est persuadé que l'armée agit de la même manière que les troupes de Bachar al-Assad. "En Syrie, l'armée régulière a déclaré la guerre aux sunnites. Ici, les militaires font pareil. Désormais, notre affrontement n'est plus avec les seuls alaouites, mais avec les soldats de l'armée libanaise", dit-il en ajoutant : "Nous savons pertinemment qu'au sein de l'institution militaire, il y a des officiers chiites qui ne sont que les pions de l'armée syrienne". Une vision un petit peu limitée c’est incontestable…limitée volontairement ou simplement par le manque d’informations. 


    Tout au long de la journée de lundi, l'armée n’a cessé d’essuyer des tirs nourris et des bombardements. Le bras de fer entre l'armée et une large frange de la rue sunnite semble désormais entamé.


    L'émergence, hier, d'un nouveau mouvement pacifique parrainé par la société civile, "le Tri-volution", qui a organisé des manifestations en plusieurs villes pour dénoncer la violence à Tripoli, n'aura pas réussi à couvrir les appels au djihad lancés contre l'armée un peu partout dans les mosquées sunnites de Tripoli, échos d’une rue en furie.
    Plusieurs voix se demandent d'ailleurs ce qu'est devenu le plan de pacification et de développement de Tripoli promis par le ministre de la Justice, Achraf Rifi, il y a à peine dix jours. "La loi doit s'appliquer à tous", a-t-il déclaré mardi à l'ordre des avocats. N'est-il pas un peu tard pour tenir un discours qui se veut politiquement correct à la veille d'un mouvement de foule furieuse qui risque de déraper d'un moment à l'autre.

     

    Questions d'Orient - Le 20 mars 2014


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