• Syrie: ces religieux qui paient cher leur engagement

    Syrie:

    ces religieux qui paient cher leur engagement

     

    J'introduis mon propos car la conjoncture "militaire" m'en donne ainsi la triste occasion aujourd'hui mais ô combien serait-il nécessaire d'extrapoler cette étude de cas aux nombreux religieux inconnus subissant chaque jour les effets destructeurs de la guerre syrienne.

    Le père Frans von der Lugt a été abattu à 75 ans, devant sa maison dans la vieille ville de Homs, théâtre de violents combats suite au siège de l'armée syrienne depuis 2012. Il résidait en Syrie depuis 1966 après deux ans passés au Liban pour apprendre la langue du pays, l’arabe.

    L'OSDH (Observatoire Syrien des Droits de l'Homme) a déclaré que son assassin était un inconnu: djihadiste rigoriste appartenant à EIIL voire au Jabhat, ce n'est pas à exclure étant donné la réputation qu'ont pu se tailler ces groupes islamistes depuis leur engagement en Syrie.
    Le secrétaire de l'Ordre des Jésuite néerlandais, Jan Stuyt, a confirmé à l'AFP que le père van der Lugt avait été assassiné lundi matin tout en précisant les circonstances de sa mort: "Un homme est venu le chercher, l'a sorti de la maison et lui a tiré à deux reprises dans la tête, dans la rue, en face de sa maison", a-t-il déclaré.

    Le père jésuite s'était largement distingué depuis les deux ans de siège et de bombardements sur la vieille ville de Homs et en dépit de la pénurie extrême de nourriture, d'eau et l'absence de confort de vie, il avait choisi, par solidarité avec la population syrienne de rester dans sa maison.


    "C'est ainsi que meurt un homme de paix, qui, avec un grand courage, a voulu rester fidèle, dans une situation extrêmement risquée et difficile, à ce peuple syrien à qui il avait donné depuis longtemps sa vie et son assistance spirituelle", a déclaré à l'AFP le père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican. "Dans ce moment de grande douleur, nous exprimons aussi notre grande fierté et gratitude d'avoir eu un confrère aussi proche des plus souffrants", a-t-il ajouté. Par ce courage, il était, quelque part devenu un symbole de la mentalité de la révolution populaire syrienne.

    Tombé comme un boulet de canon sur les différents partis de Syrie, sa mort ne manque pas à la règle: elle fait l'objet d'accusations diverses et variées où chacun donne à l'autre la responsabilité de la mort du religieux. L'agence officielle syrienne Sana a rapporté sa mort en accusant un "groupe terroriste armé d'avoir tiré à l'aube sur le prêtre dans le monastère des pères jésuites dans le quartier de Boustane al-Diwane à Homs".

    Les paroles rapportées suivantes avaient été enregistrées dans une vidéo skype lors d'une communication avec le père.
    "Je suis le seul prêtre et le seul étranger à être resté. Mais je ne me sens pas comme un étranger, mais comme un Arabe parmi les Arabes", avait-il dit, un sourire aux lèvres. Des dizaines de milliers de chrétiens qui vivaient dans la Vieille ville de Homs, il n'en reste que 66, avait alors dit le prêtre.
    "Nous avons très très peu à manger. Les gens dans la rue ont le visage fatigué et jaune (...). C'est la famine ici mais les gens ont également soif d'une vie normale. L'être humain n'est pas seulement un estomac, il a aussi un cœur, et les gens ont besoin de voir leurs proches", expliquait-il.

     

    La Coalition nationale de l'opposition syrienne (CNS) a fermement condamné le meurtre du prêtre. "Nous avons appris avec tristesse et une grande émotion l'assassinat du père Frans van der Lugt à Homs aujourd'hui. Nous condamnons dans les termes les plus forts cet acte criminel et aberrant et soutenons fermement la demande de tous les groupes de l'opposition syrienne de trouver les criminels ayant perpétré cet acte lâche" afin d'effectuer un jugement, a déclaré Ahmad Jarba, le leader de l'opposition syrienne en exil.

     

    Fera-t-on au père Polo Dall’Oglio l’aumône, même posthume, de réclamer – pour le principe – sa libération, comme on le fait des deux évêques Boulos Yazigi et Youhanna Ibrahim ? Le 29 juillet 2013 dernier, ce prêtre jésuite installé au monastère de Mar Moussa, près de Damas, depuis plus de 30 ans, puis expulsé de Syrie par le régime, disparaissait à Raqqa, chef-lieu d'EIIL (nord-est de la Syrie), contrôlée par les forces de la révolution.

    Le 28 juillet c'est-à-dire la veille de sa libération, le père Paolo Dall’Oglio était acclamé par la population de Raqqa, la première ville dont les troupes régulières syriennes avaient été complètement évincées. Il était revenu pour tenter de mener une médiation entre l’Armée syrienne libre (ASL) et les forces de l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL).
    En effet, après l’expulsion des troupes régulières du régime syrien, les Kurdes, longtemps discriminés, espéraient mettre à profit la situation pour accomplir leur rêve d’autonomie. C’était sans compter avec les djihadistes de Jabhat al-Nosra, liés à al-Qaïda, et leur volonté d’y imposer la loi islamique.

    Mais l'histoire ne s'arrête pas là... Une profonde mutation idéologique et politique s’était introduite dans le groupe d'EIIL. En avril 2013, des éléments rigoristes du groupe, renforcés par des milliers de nouvelles recrues, incarnation de l'internationalisation du djihad islamique et de la création d'une nouvelle terre de Guerre Sainte en Syrie, avaient fait sécession au sein de l'État-Major de l'ASL quittant la lutte purement syrienne pour revendiquer la création d’un État islamique d’Irak et du Levant (EIIL) dans la vallée de l’Euphrate, avec Raqqa pour capitale et réalisant leur projet mûrement réflechi de fédérer les fronts irakiens et syriens pour renforcer leurs mouvements de guérilla contre les forces mécréantes en place. À la mi-août, l’Armée syrienne libre était chassée par ses alliés d’hier de la première grande ville passée sous son contrôle, tandis que ses autorités municipales étaient faites prisonnières.

    Revenu à Raqqa pour amorcer des négociations, le père avait bravé l'interdit de Damas qui l'avait exilé en Irak après des accusations de meurtres de masse. "Je suis venu pour rencontrer la société civile et les chefs des groupes armés. Je voudrais qu’à Raqqa se fassent les premiers pas d’une réconciliation entre opposants. Je jeûne et fais le ramadan pour demander à Dieu la grâce de l’unité pour le peuple syrien. Notre jihad (combat), c’est pour la démocratie... Le berceau de la révolution ne doit pas devenir son tombeau", avait déclaré le prêtre à la journaliste de la chaîne de télévision arabe al-Aan, présente à Raqqa...des paroles qui, ont peu s'en douté, avaient franchement irrité les djihadistes, le mot démocratie leur étant particulièrement désagréable.
    Le 29 juillet, dans le cadre d’une démarche pour obtenir de l’EIIL la libération d’un conseiller municipal qu’il personnellement, le père décida de se rendre auprès des chefs de ce groupe. Depuis il a disparu.                             À la population manifestant à plusieurs reprises devant le siège de l’EIIL à Raqqa pour réclamer sa libération, il aurait été répondu que Paolo Dall’Oglio était leur "hôte".


    Tout laisse croire que la dernière visite du père Paolo à Raqqa était une démarche christique, qu’il s’y est rendu dans la conscience d’un sacrifice volontairement assumé. Ce fut sa façon de donner sa vie pour la révolution. Dans son livre Cette phrase d'un chapitre de son livre La rage et la lumière : un prêtre dans la révolution syrienne publié en mai 2013 semble tenir lieu de testament: "La révolution pour la liberté a été traînée dans la boue d’une guerre civile entre musulmans sunnites et chiites alaouites... Cette guerre civile m’est insupportable. Je voudrais faire quelque chose pour l’arrêter."


    Toujours est-il que les choix politiques du père Dall’Oglio étaient ceux d’un idéaliste de la révolution qui se situe aux antipodes de la realpolitik ; d’un homme qui semble croit et oeuvrer profondément pour un dialogue islamo-chrétien et à la démocratie.
     

    Questions d'Orient - Le 07 avril 2014


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