• Syrie: les "profiteurs"

    Syrie:

    les "profiteurs"

     

    Ce soir, nous allons faire un petit point sur l'économie actuelle de la Syrie. Pays en guerre depuis bientôt trois ans (l'anniversaire sera fêté le 15 mars), on peut facilement s'imaginer que l'économie est en crise. C'est indéniable. Même si certains avancent que la croissance atteint 5% chaque année (remarquable, notons le pour un pays aussi en ruine), d'autres souligent qu'il faudrait actuellement trente années à la Syrie pour se remettre du conflit. Alors qu'en sera-il demain, ou dans dix ans? 

    En trois ans de conflit, les dégats sont immenses mais ils ne sont pas irrémédiables selon certains. La question mérite d'être posée lorsque l'on voit l'état de villes comme Alep ou Homs... Les destructions seront de toute manière très difficiles à reconstruire. Mais les difficultés futures à reconstruire sont aussi déjà entrevues en raison de la ruine du pays à tous les niveaux: c'est une ruine démographique et humaine avec 140 000 morts selon l'OSDH, mais c'est aussi des flux de populations émigrées uniques donc une main-d'oeuvre et un pourcentage social de la population immense qui n'est plus dans le pays et qu'il faudra faire revenir dans les meilleures conditions possibles d'où l'intérêt d'unifier les fronts de résistance pour éviter que la Syrie de demain ne soit le théâtre des affrontements entres alliés actuels (je pense notamment à EIIL et à l'ASL). Les pertes sont aussi matérielles et économiques. 

    D'après, Jean Yazigi travaillant pour The Syria Report, les données disponibles sur l'économie et les besoins matériels sont assez faibles et permettent des estimations qui ne peuvent être qu'approximatives. En juin 2013 par exemple, on estimait le cout de la guerre à plus de 100 millions de dollars ce qui correspondait alors à 170% du PIB du pays d'al-Assad. 

    De fait, c'est tout un système économique et un système de valeur qui s'effondre progressivement conséquence logique d'un conflit ravageur matériellement parlant mais aussi conséquence des mouvements de populations qui entrainent une fuite des possibles capitaux. A cela il faut ajouter les sanctions internationales dont on parle peu mais qui pèsent sur le système syrien. Les secteurs bancaires et pétroliers connaissent notamment une paralysie qui entraine des mutations dans toute la société. Avant la guerre, 92% des exportations syriennes en pétrole étaient dirigées vers l'Union Europèenne... On peut comprendre le déséquilibre institué par les prises de positions internationales. Le 16 février, le ministre Souleiman al-Abbas chargé du pétrole avait annoncé que la production syrienne avait chuté de près de 96%. "On est passé de 385 000 barils à 14 000" alors même que le secteur pétrolier était incontestablement le point fort du pays, sa plus grande source de devise. 

    Le secteur énergétique syrien est d'autant plus atteint que les réserves, sources de profit sont en grande partie aux mains des rebelles et notamment des djihadistes d'EIIL. La grande majorité de ces sites sont concentrés dans le nord et l'est c'est à dire les points clefs et stratégiques tenus par les rebelles et Da'ech. Les villes de Raqqa, Alep ou Deir Ez-Zor constituent ces charnières dans l'axe ouest-est. D'après le ministre cité par l'agence gouvermentale Sana "l'augmentation des agressions terroristes contre les infrastructures pétrolières, les sanctions occidentales et la suspension des compagnies étrangères de la prospection pétrolière" sont pleinement les causes de cette chute. Et pourtant, fin décembre 2013, Bachar a signé un accord majeur avec la Russie pour une durée de vingt-cinq ans (qui prouve ainsi qu'al-Assad ne compte pas abandonner le pouvoir). Cet accord de prospection dans les eaux territoriales syriennes avec une entreprise russe est le premier signé sur une exploration gazière et pétrolière. 

    Le facteur de destructuration de la géographie du pays est aussi à prendre en compte dans l'affaiblissement du pays. La Syrie est aujourd'hui disloquée suivant des logiques absolument pas rationnelles, en fonction des populations préexistantes à la guerre, des proximités aux frontières, des forces militaires ou des confessions. Les déplacements sont de fait beaucoup plus compliqués notamment dans l'est où les djihadistes irakiens font régner une loi de fer avec une application stricte de la charia et des conditions de vie plus de difficiles. C'est aussi le cas dans les villes d'Alep ou de Damas où les quartiers chrétiens sont isolés puisqu'en zone gouvernementale et où le passage entre les deux zones est devenu tout à fait impossible avec les snipers contrôlant les grandes avenues désertes ou les chabbiha chassant toute présence suspecte. 

     

    Et pourtant, cela a incontestablement conduit à l'instauration d'économies parallèles. Ces économies parallèles s'expliquent par les pénuries croissantes de denrées alimentaires de base (Yarmouk, ou même des quartiers de Damas ou d'autres grandes villes), à la pénurie d'eau saine, au taux de chômage actuellement de 40%, à la dévaluation de la livre syrienne (le dollar est passé de 47 à 150$ dans l'équivalence) ou encore à l'insécurité générale. 

    Cette apparente solidarité qui donne lieu à ces économies souterraines est à attribuer à plusieurs facteurs. La baisse de la demande signifie logiquement une baisse de la consommation. Le gouvernement de Damas dépendant aussi beaucoup de ses alliés (comme on l'a dit plus haut) pour les exportations, il doit aussi développer de nouvelles stratégies pour investir ailleurs et se ravitailler. C'est via son plus grand allié qu'est l'Iran, qu'al-Assad importe le pétrole puisque l'on attribue au pays perse un crédit de plusieurs milliards de dollars de pétrole. 

    Cette économie nouvelle est constituée de réseaux de trafics et notamment dans les zones gouvernementales qui doivent faire face aux lourdes sanctions internationales pesant sur la vie quotidienne. 

    D'après Yazigi, c'est grâce à l'instauration de ces réseaux souterrains que beaucoup se sont mis à "profiter" de la guerre pour s'enrichir. Il s'agirait pour la plupart de proches du pouvoir tel que Rami Makhlouf, cousin de Bachar ou Ayman Jaber. Les sanctions européennes profitent finalement. Yazigi estime même que certains se sont tellement enrichis qu'ils ont pu acheter des places au gouvernement. 

    Yazigi montre aussi qu'avec le conflit, ce sont de nouveaux besoins qui ont émergé: un besoin accru en générateurs de courant ou en services de santé. 

    Chez les chabbiha ou  les milices pro-régime, le fait de ne pas être membre officiel du gouvernement et donc par conséquent de ne pas être payé a contribué largement aux enrichissements personnels de manière plus ou moins orthodoxe. C'est de cette manière aussi qu'il faut appréhender l'augmentation des rapts, des pillages ou des demandes de rançons autant chez les pro-Bachar que chez les rebelles et notamment EIIL. Ce groupe surpuissant dans la Syrie actuelle est accusé régulièrement de s'occuper du contrôle de régions pétrolifères, de champs de blé ou de checkpoints pour s'enrichir plus que pour combattre les troupes de Bachar. 

     

    Globalement donc, le morcellement du territoire a entrainé la création d'une nouvelle économie souterraine, polarisées par des réseaux dans différents centres urbains. Ce n'est pas sans faire des "profiteurs" de la révolution. Ce n'est pas nouveau, à chaque guerre ses profiteurs ! Pour Yazigi, il s'agirait même pour certains de faire en sorte que la guerre puisse durer le plus longtemps possible tant le conflit a été facteur d'accélération de l'enrichissement personnel. Aaah...la paix, c'est bien trop monotone... 

     

    Questions d'Orient - Le 22 février 2014 


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