• Syrie: logique et sociologie d'une révolte, genèse d'une guerre civile (2/3)

    Syrie :

    logique et sociologie d'une révolte, genèse d'une guerre civile (2/3)

     

     

    Ce soir, dans ce nouvel article qui suit la première partie où nous nous sommes interrogés sur le point de départ sociologique de la révolte syrienne, nous nous intéresserons au rôle qu'a joué l'État syrien dans la confessionnalisation et la djihadisation de la révolution.

    La question centrale de notre propos sera: comment sommes-nous passés d'un printemps arabe à un enfer? Nous verrons comment une mobilisation citoyenne a glissé vers un propos à revendications universelles dont certains ont perverti le contenu. Nous verrons aussi comment nous sommes passés d'un pays où la confession de chacun importait bien peu à un conflit sectaire haineux invitant les différentes populations ethniques (pour les Kurdes) ou confessionelles à se massacrer. On part donc du principe qu'il ait eu un moment où un lien infracitoyen aurait dénaturé la contestation syrienne. Qui aurait pu ainsi désynchroniser un tel mouvement d'union? Comment cela?

    La première question nous appelle à parler du lexique révolutionnaire. Qu'entendons-nous par lexique révolutionnaire? Entendons lexique de revendications démocratiques, musulman ou islamiste. Qu'en est-il au départ de la contestation? Il est indéniable que le lexique est presque exclusivement musulman. Cela ne signifie pas que la révolution ne regroupe que des musulmans mais ce lexique est un petit peu l'union de tous, le seul grand dénominateur commun. A l'évidence la Syrie est un pays multiconfessionnel (7.5% de coptes chrétiens, sunnites, chiites, druzes...) mais on compte une écrasante majorité de la population d'obédience sunnite (80% de la population environ). Et historiquement parlant, dans l'histoire du 20ème et 21ème siècle en Syrie, les sunnites ont toujours été au coeur de la cible répressive du régime Assad d'obédience chiite. Il faut par exemple rappeler l'épisode de Hama en 1982 qui marque le grand échec de la révolte des Frères musulmans contre Hafez al-Assad, un siège de la ville qui fit entre 10 000 et 40 000 morts selon les estimations. Ce massacre avait certe été fomenté par les frères musulmans mais parmis les révoltés il fallait aussi compter un certain nombre de représentants de la haute bourgeoisie sunnite. Cet épisode exemplaire a permis à al-Assad d'installer durablement son pouvoir et si de tels actes de guerre ne se sont plus reproduits, les sunnites sont toujours considérés comme rabaissés économiquement ou socialement.

     

    Ce premier paragraphe présente donc de manière succinte la population syrienne avant la crise de 2011. Au début de la crise, la première manière de s'émanciper des normes physiques imposées a été de se laisser pousser la barbe, faisant ainsi de beaucoup d'activistes, des hommes barbus assimilables à des djihadistes. Ce premier mode d'expression "libre" s'est donc peu à peu installé comme une nouvelle norme en parallèle avec la lutte armée. Alors bien sûr, cela n'a pas concerné la totalité de la population syrienne mais les combattants assez systématiquement et cela est encore vérifiable dans les vidéos circulant sur le net.

    Ce lexique restant bien un lexique musulman doit être aussi assimilé à une part d'opportunisme, les chefs sachant très bien que les aides financières viendraient en premier lieu des pays du Golfe et quand il s'agit de plaire... Ces sollicitations intervenaient bien sûr en contradiction avec l'attitude attentiste européenne qui a laissé une profonde frustration dans la communauté syrienne et qui est accusée d'avoir accentuée le fossé creusé entre les membres des hautes instances syriennes de l'opposition en exil et les combattants du terrain.

    De plus, la militarisation du conflit peu à peu suite aux répressions féroces a aussi rapidement explicité la surreprésentation sunnite parmi les combattants. En lisant et écoutant des sociologues ayant à disposition des chiffres plus complets sur les composantes sociales de la révolte armée, il faut admettre qu'il y a une variable sociale dans la mobilisation notamment dans les quartiers défavorisés. Mais comme je l'ai dit précédement, les alaouites sont rarement défavorisés tandis que les sunnites n'ont guère accès à l'ascenseur social ce qui fait du conflit un conflit surtout axé sur des revendications sunnites contre un ennemi commun stigmatisant systématiquement les mêmes catégories. Cette réaction logique d'affirmation dans la communauté sunnite doit donc être vue comme un facteur d'une révolution composée essentiellement sunnite.

     

    Maintenant, intéressons-nous à la confessionnalisation de la révolte. Comme mentionné au début de l'article, la Syrie avait ça de particulier qu'elle n'était en rien un pays où les confessions jouaient dans les relations sociales entres quartiers et entres voisins. Beaucoup de manifestations partaient de mosquée car ces lieux permettaient de vrais rassemblements mais certaines sont aussi partis d'Église. En réalité, la révolution syrienne a été confessionnalisée par le régime qui a, pour le coup, réussi un coup de maitre en utilisant les fameux adages: diviser pour mieux régner et l'union fait la force.

    Alors, comment faire lorsque l'on veut désynchroniser une telle révolte? En Syrie, au début de la contestation pacifique, les contestataires n'avaient absolument aucun intérêt à exacerber les divisions sectaires qui auraient considérablement affecté et affaibli les masses. Pour une reconnaissance de tous, il fallait des dénominateurs communs larges et universels. L'intérêt du régime était tout le contraire: le but des gouvernants était justement de faire de la révolution un danger sécuritaire pour certaines castes et casser le mouvement commun en faisant de chacun un ennemi potentiel. D'une manière très cynique, al-Assad est parvenu à déplacer sur le terrain sécuritaire, une contestation qu'il savait incapable de remporter sur le terrain diplomatique et politique. De cette manière, le gouvernement est parvenu à jouer avec la radicalisation du mouvement et avec sa militarisation en oeuvrant astucieusement pour faire émerger (créer de toutes pièces) un adversaire radical servant à légitimer la répression. Et c'est en cela que la révolution syrienne ne peut être comparable à la révolte égyptienne ou tunisienne. Le gouvernement est parvenu à divisier la communauté sur des bases d'appartenances religieuses et ethniques. 

    Concernant le cas ethnique, la population kurde joue un rôle majeur dans la contestation. Mais le régime a justement accepté de soutenir les revendications autonomistes, concessions politiques habiles permettant la dissociation de ces groupes autonomismes de ceux unis, arrivant progressivement sur l'échiquier politique.

    Concernant les chrétiens, le régime a aussi joué le jeu de la séparation et des enjeux sécuritaires. Alors même qu'il était presque grossier de parler de divisions idéologiques dans le pays avant la révolte, le régime a exacerbé ces passions religieuses en répandant de grandes affiches éloquentes mettant en scène des figures citoyennes rattachées implicitement à des groupes idéologiques. Alors que Bachar avait volontairement supprimé cette notion de rattachement à un groupe du discours politique, on peut considérer qu'il l'a pleinement réintroduit lors des manifestations anti-régime.

    Pour résumer, le gouvernement a donc mis en place ces affiches pour créer une scission en introduisant le risque qu'une communauté non nommée s'en prenne à une autre par le biais de revendications démocratiques cachant des animosités bien différentes. On peut citer l'exemple de ces affiches d'une jeune fille portant le hijab l'assimilant donc à la communauté sunnite et disant: "Lorsqu'on me demande qu'elle est ma confession, je réponds que je suis syrienne". Le régime inclut qu'une partie de la population véhicule des idéologiques devenues sectaires dans un pays où cela ne tient pas et voulant ainsi diviser la Syrie, ce que cherche aussi à faire l'ennemi habituel du président Assad: Israël.

     

    Il faut donc prendre en compte ce facteur dans l'accélération de la confessionnalisation, de la radicalisation et de la militarisation de la contestation syrienne. Aux vues des évènements actuels, on peut admettre que le régime a très bien réussi son travail.

    Pour ce qui est de sa propre défense au niveau local, national voir international, le régime a aussi su exploiter avec brio les voix égarées pour les raccrocher à la cause d'al-Assad puis pour les faire témoigner et répandre la bonne parole. Citons la, la soeur Marie Agnès de la Croix s'est particulièrement illustrée dans ce travail de propagande pro-régime allant jusqu'à plaider la cause Assad à Genève ou dans les milieux religieux européens avant de retourner sous la protection du Hezbollah. Un tel exemple ayant eu une telle aura dans les milieux syriens et européens montre bien que la communauté s'est très vite divisée et les chrétiens notamment se sont toujours démarqués par une solide attache à Bachar car il faut bien admettre qu'avant la révolte...ils étaient tranquilles...maintenant plus rien n'est sûr.

    Tous les chrétiens n'ont pas raccroché la cause du régime et certains se sont même fait reconnaitre dans les contestations en faisant taire soeur Marie Agnès ou en demandant aux darons d'ouvrir les yeux sur les réalités du terrain, transcendant ainsi le clivage générationnel qui avait fait que beaucoup de ces darons s'étaient raccrochés à leur protecteur de toujours, ralliement plus rationnel et logique. C'est d'ailleurs encore un facteur de complexité dans la compréhension et la lecture de la crise étant donné l'absence totale de logique dans les différents rapprochements.

    Mais ces séparations sans logique explicative ont divisé des familles entières ou bien des voisins, des quartiers...l'objectif est pleinement rempli. Je cite là le témoignage d'une femme chrétienne rapporté par François Burgat: cette femme vivant dans un quartier à majorité sunnite mais cela n'avait aucune incidence sur la vie puisque tous étaient amis et prenaient des nouvelles les uns les autres. Du jour au lendemain, cette femme a vu les regards se baisser, les mots devenir froids et les têtes se détourner lors de son passage. L'amitié n'a plus eu sa place dans un conflit où chacun protège son clan selon une logique proche du tribalisme. Mais c'est aussi sur ces logiques d'instigation à la haine sectaire qu'ont rapidement appris à surfer les jeunes révoltés à majorité sunnites. Citons une nouvelle anecdote. Dans les premiers temps des manifestations pacifiques, l'objet le plus dangereux pour un homme arrêté était son téléphone. Combien ont été trahis par leur historique et répertoire, leur page facebook ou le contenu de vidéos anti-régime. Peu à peu, des témoignages rapportent que toutes les vidéos étaient supprimées...sauf une. Cette vidéo s'est même répandue comme LA vidéo à avoir sur son téléphone pour les manifestants. De quoi s'agit-il? La vidéo d'origine irakienne et n'ayant rien à voir avec la révolution syrienne durait environ 5 secondes et montrait une tête décapitée ruisselant sang tenue par un homme portant hijab...un sunnite.

    Il y a donc eu dans la dynamique de radicalisation un mouvement inérant à l'ère du temps: l'image du croisé partant lutter pour sa foi, sa terre sainte et son peuple... D'autant qu'il est rationnel aussi que dans un contexte aussi tendu, la religion prenne vite le relais sur le reste. En radicalisant le conflit et en le confessionnalisant de sorte que chacun veuille combattre pour son clan, pour la défense de son idéologie, Bachar al-Assad est parvenu à faire voler en éclat les revendications des premiers temps qui était celles d'un peuple syrien uni contre un régime; un vrai face-à-face dualiste. Et les procédés du régime ont tellement bien marché qu'ils ont pris une crédibilité énorme lors de l'arrivée sur la toile des combattants, des groupes extrémistes djihadistes au discours sectaire. Le discours révolutionnaire pouvait être un discours au lexique musulman et de cette sorte il peut émerger une parole islamonationaliste avant une ligne rouge de l'idéologie radicale "anti-tout". L'opposition a logiquement voulu minimiser ces groupes qui défaisaient toute la crédibilité de l'ASL mais le noyau dur constitué, il était trop tard...d'autant que le régime avait besoin d'eux pour les combattre tous. C'est ainsi qu'al-Assad a repris un semblant de légitimité dans sa lutte à l'échelle internationale et que l'afflux de combattants partant pour la Syrie a commencé à effrayer l'opinion internationale. Ces combattants se caractérisaient par un discours sectaire extrait de toutes dimensions temporelles et territoriales. Pour eux, ils s'étaient battus avant et se battraient après quelque soit l'endroit... On peut comprendre la crainte de telle revendications.

    Alors pour conclure il est bon se demander d'où sont sortis ces djihadistes? Irak? Sûrement mais pas tous! Beaucoup sont sortis des prisons syriennes en 2011 après avoir été combattre en Irak puis retirés de la circulation lorsque Damas a voulu se réconcilier avec Washington (en gage de légitimité, beaucoup de combattants islamistes ont été livrés aux États-Unis par Damas) et relâchés lorsque Damas a eu besoin d'un facteur de légitimité pour ouvrir le feu. La djihadisation a donc été une oeuvre en grande partie due au régime.

    Dans les trois ans qui se sont écoulés depuis le déclenchement de la crise, Damas a réussi à donner une superficie assez importante à ces groupes pour que l'opposition perde beaucoup de crédibilité et de soutien.

    La question est: doit-on pour autant changer notre vision vis-à-vis de l'opposition? Je n'ai aucune réponse précise à donner et ce n'est pas mon rôle mais beaucoup admette que cela ne doit rien changer à nos "plans". Pourquoi? Parce qu'à mesure que ces groupes se sont émancipés de la tutelle de l'État syrien, leur parole a changé. Beaucoup de combattants employant le langage confessionnel ont néanmoins abandonné la condamnation sectaire. Ressort cette phrase très ambivalente d'un leader local de Jabhat al-Nosra: "Le premier qui touche à un cheveux d'un chrétien, je me déplace personnellement pour lui trancher la gorge". Complexe d'identifier la véritable pensée qui se cache derrière une phrase aussi étrange venant d'un chef islamiste.

    Enfin, pour conclure sur ces groupes extrémistes, il faut aussi souligner la présence de nombreux groupes d'origine irakienne sur la terre syrienne. Cela vient de l'histoire régionale du pays: ces groupes ont réalisé que dès lors que la régulation politique était revenue sur le terrain institutionnel dans le pays, ils ne parvenaient plus à accaparer une part assez significative du marché politique les poussant à revenir en Syrie. D'autant que pour des groupes tel que EIIL, la Syrie, le Liban et l'Irak ne forment désormais plus qu'un seul et unique front de djihad.

     

    Pour autant, et l'année 2014 nous le confirme peu à peu, la population ne semble guère disposée à accepter une telle domination par une frange radicale et religieuse construit par la conjonction de la confessionnalisation liée à la violence de la répression et à la construction d'une opposition djihadiste par le régime.

    A suivre...

     

    Questions d'Orient - Le 17 janvier 2014


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