• Syrie: logiques et sociologie d'une révolte, genèse d'une guerre civile (3/3)

    Syrie:

    logiques et sociologie d'une révolte, genèse d'une guerre civile (3/3)

     

    Dans cette troisième et dernière partie de notre réflexion sur la sociologie de la révolte syrienne, nous allons nous intéresser aux structures préexistantes dans la société civile syrienne avant la révolte de mars 2011. Pour cela, nous nous interrogerons sur la création et l'évolution des tissus sociaux caractérisés par les associations et leurs droits dans les premières années des Assad en Syrie. L'objectif sera de montrer qu'il existe bien une société civile en Syrie, fragile, instable mais réelle et développée concrètement dans les années 2000. Il sera intéressant de voir comment cette société a muté durant les premiers mois des révoltes d'autant que les mutations n'ont jamais été logiques et les différentes organisations se sont ralliées à tel ou tel camp suivant des objectifs bien précis. 

    Pour montrer qu'il préexistait bien cette société civile en Syrie, une idée souvent contestée, il conviendra de montrer qu'il y a eu des moments forts de fracture sociale traduisant diverses décisions ou contexte politique mais qu'il existe aussi des éléments de continuité qui sont le reflet de l'existence de cette société.

     

    Pour comprendre ces mouvements, il nous faire un petit peu d'histoire évènementielle sur les évolutions sociales en Syrie peu avant l'arrivée de Hafez al-Assad.

    Depuis les années 1960, la société syrienne a toujours été caractérisée par une forte inertie due au fort encadrement de  l'appareil étatique baath. Dans un tel contexte, il est donc intéressant de se demander quel rôle ont eu les organisations associatives. Les premières existaient avant 1963 et avaient été autorisées par une loi en 1958 et en 1990, une certaine ouverture d'esprit de Hafez al-Assad a fait espérer un renouveau. Les restrictions du régime se sont adoucies mais on observe d'un point de vu quantitatif qu'il n'y aucun changement réel dans le tissu social et dans le milieu associatif. 

    En juin 2000, Bachar al-Assad hérite du pouvoir de son père. A ce moment là, les chiffres permettent d'affirmer que le tissu associatif est composé d'environ 500 associations. Ces dernières sont officielles, souvent contrôlées par des membres du parti baath et déclarées auprès du ministère des affaires sociales et du travail. Le poids de la société civile n'est pas donc considérable. Il faut néanmoins prendre en compte la création en parallèle de ces associations formelles, un réseau beaucoup plus souterrain et fournissant des aides sociales aux populations. Enfin, il existe aussi des associations d'activistes militant pour les droits de l'homme et qui ont comme seul objectif de renforcer le poids d'une population affaiblie et encadrée. 

    Quand Bachar a accédé au pouvoir, ses premiers pas ont été axés sur des actions sur ce tissu social pour faire de la société civile un pilier indestructible de son pouvoir. Ces priorités sont aussi à la mode à ce moment et marchant dans les sillons de la famille Moubarak en Egypte ou des rois jordaniens, ses proches et membres du partis baath se lancent dans toutes sortes d'actions d'évergétisme tout en faisant des promesses d'une plus grande ouverture d'esprit et d'une lutte contre la corruption. Le régime a très vite déchanté et s'est senti menacé par la prise de conscience du peuple des nouvelles libertés. Des forums de discussions avaient été mis en place à Damas où ils étaient très actifs. Dès lors de Bachar al-Assad s'est senti menacé, la répression a été immédiate et les forums ont été fermés, leurs leaders emprisonnés. C'est ce qu'on a appelé le printemps de Damas. 

    C'est la première fois que Bachar a fixé une ligne rouge à sa population, confirmant ainsi la continuité d'une politique rude et sans merci où toute discussion évoquant la liberté semblait déplacée. Néanmoins, comme le souligne la sociologue espagnole spécialiste de ces questions de tissu associatif en Syrie, Laura Ruiz de Elivra Carrascal, la diminution de l'espace public syrien n'a pas entrainé un retour au statu quo du temps de Hafez al-Assad. 

    En 2004, et la proximité des dates témoigne de ce dynamisme incontestable d'une société syrienne renfermée par obligation sur elle-même et qui ne demande qu'à s'épanouir, le peuple syrien connait une nouvelle phase d'euphorie. Cela ne se traduira jamais avant mars 2011 par des manifestations de l'ampleur qu'ont connu des villes comme Alep ou Homs mais on assiste à la multiplication des initiatives dissidentes au pouvoir entre 2003 et 2007. Les transformations sont visibles dans le paysage associatif syrien dès 2005. Des témoignages de syriens évoquent "l'ouverture de la porte pour la création de nouvelles associations". Et les nouvelles mobilisations sont rapidement traduites par des actions du gouvernement d'Assad et par une redéfinition de la politique étatique concernant la société civile. Comme lors du printemps de Damas, le gouvernement souhaite via ces mesures, faire de la société civile un partenaire concret de dialogue. 

    Mais cette fois, le gouvernement accompagne ces paroles d'espoir de mesures de normalisation sur le territoire syrien. Par processus de normalisation, entendons des mesures d'enregistrement et d'officialisation de beaucoup d'associations qui existaient sans autorisation dans l'ombre des quelques organisations civiles autorisées. En 2005, le verrou d'accès à cette sphère de l'associatif ayant sauté, le nombre d'associations explose et le gouvernement gagne des points dans les sondages: le mot liberté semble enfin prendre une réalité concrète dans la vie sociale syrienne. Le discours du gouvernement s'est donc caractérisé par des mutations quantitatives sur "le terrain" mais aussi qualitatives avec deux changements majeurs: la diversification dans les thèmes associatifs (environnement, social, développement de structures...) et l'introduction de nouveaux termes dans un discours renouvelé: le terme de développement social notamment. Le secteur caritatif, par exemple qui constituait 60 à 70% du paysage associatif syrien autorisé dans les années 2000 a connu de fait, des changements révélateurs. 

    Alors, lorsque l'on voit de telles mutations sociales dans le paysage syrien dans ces années 2003-2007, on peut s'étonner des mesures prises par Assad pour "libéraliser" la vie syrienne. Il convient de se demander pourquoi, ces mesures. Plusieurs facteurs sont explicatifs de ces changements. Tout d'abord, on estime à la baisse voir à l'épuisement les ressources de l'Etat syrien à ce moment qui pousse de cette manière le gouvernement à appliquer cette politique de décharge. Mais on peut aussi mobiliser la théorie de l'application croissante de l'économie sociale de marché dès 2005, une telle politique favorisant l'interventionnisme d'Etats ou d'acteurs autres dans les activités politiques et dans les apports à la population syrienne. Cette intervention extérieure a accéléré la perte de vitesse du pays sur la scène internationale et un affaiblissement de ses positions. Ce renforcement de liens avec la population peut être vu comme une recherche d'un soutien perdu dans les relations internationales.

    Ses actions qui correspondent à un mouvement ascendant vis-à-vis de la questions sociale ont permis à Assad de jouer un double rôle: rester le grand maitre de l'éxecutif dans le pays mais aussi d'être le bon père de famille dont la femme et l'entourage s'engagent dans de grandes actions de solidarité sous la houlette d'associations. Il faut voir dans l'ensemble de ces actions une réelle stratégie de survie du régime, une survie pour consolider ses positions et pour s'affirmer comme dirigeant juste tout en faisant passer sous un joli nuage, de fermes mesures de contrôle et d'encadrement...digne d'un Octave (alis Auguste)...

    En réalité, les effets et conséquences de cette politique ont été imprésivibles, incontrôlables et même contradictoires. En voulant survivre comme il pouvait, le régime syrien a créé de toutes pièces, une société à deux vitesses donc traductrice flagrante de l'échec baath.

     

    Mais alors, que peut être devenue une société qui paraissait fragile dans ses fondements lors de la crise puis de la guerre civile? Les mutations et transitions sont évidentes. Beaucoup de réseaux sont intervenus et ont été créés comme les conditions le permettaient et sont mis à géner les autorités en organisant des manifestations ou des rassemblements. Ces réseaux ont souvent été lancés par d'anciens activistes faisant ainsi usage de leur expérience d'anti-système et de contestaires mais mettant aussi à profit des réseaux de connaissances à l'étranger. Mais ces réseaux ont aussi été fondés par des jeunes d'une vingtaine d'années n'ayant que très peu d'expérience. Laura Ruiz de Elivra Carrascal estime justement que ce décalage générationnel compte beaucoup pour la simple et bonne raison que ces jeunes n'ont pas connu les années sombres de Hama.

    Ce maillage de réseau est donc construit très tôt par une solidarité apparente dans les manifestations et un dynamisme révolutionnaire germant depuis plusieurs années, mais aussi par le biais de réseaux virtuels: à l'image de l'Égypte, Facebook ou twitter jouent un rôle extrêmement important pour coordonner des actions cohérentes au sein des khatibas ou encore par le biais d'une expérience galvanisatrice et rassembleuse qui a permis l'attraction de militants et une conscience politique nécessaire pour comprendre la nécessité de la mobilisation.

    Ces cellules appelées tansîqiyyât (coordination locale) ont été rapidement fournies en activistes, 10 à 20 en moyenne et il en a surgit des dizaines dès les premiers mois de la révolte. Véritables structures civiles de formation, prévention et assistance, ces tansîqiyyât ont axé leur travail autour de la notion de révolution pacifiste: enseignement de comment manifester, collecter et diffuser des informations dans un pays où les réseaux internets ont été très vite fermés, surveillés et ou toute plateforme classique de discussion devenait un danger. Ces cellules des premiers mois se sont montrées efficace mais leur taille relativement petite a tout de suite restreint leur action. Seules les villages ou petites villes ont eu l'occasion d'accueillir ces cellules de coordination locale dans les premiers mois du conflit. Peu à peu, les quartiers ont aussi servi de frontières pour l'établissement d'un territoire propre à une tansîqiyyât.

    Historiquement parlant, la révolte pacifique s'est caractérisée par l'établissement de deux noyaux centraux pour coordonner les actions menées à l'échelle nationale. Ces deux structures: la Commission Générale de la révolution syrienne créée en août 2011 et les Comités Locaux de Coordination (LCC) créés en avril 2011 ont permit de regrouper cette mosaïque de tansîqiyyât pour éviter un éparpillement, des actions doubles et non crédibles. Mais tout n'a pas été simple non plus et notre présentation pourrait faire croire que cette centralisation des actions n'a fait que fonctionner. Bien au contraire, les territoires et provinces aussi avaient leur propre identité et l'intensité des liens entre ce tissu social local devenu tansîqiyyât et les deux grandes instances syriennes libres a été très variable.

    D'autant qu'avec la militarisation et la violence grandissante peu à peu dans les rues des villes et devant faire face aux blindés du régime, d'autres structures ont été fondées, comités résistants de 100 à 400 militants prônant la désobéissance civile et encore plus difficile à gérer. Le rassemblement physique entre résistants étant très dangereux, ces jeunes car ces mouvements étaient souvent coordonnés par des jeunes ont voulu prôner une résistance civile louable d'autant qu'ils ont du faire face directement à l'armée et ont créé des plateformes virtuelles donnant une puissance folle aux réseaux sociaux. Ces espaces virutels d'une vingtaine de jeunes comme à Berze, des jeunes ne se connaissant pas, sont parvenus à exprimer leurs revendications par des actions d'éclat dans l'année 2011: baptiser des rues aux noms des martyrs, verser de la peinture rouge dans les fontaines... Mais cela s'est montré bien faible par la suite bien entendu...nous connaissons tous la suite.

    L'évolution du conflit en faveur d'une militarisation destructrise tant humainement que matériellement a accentué aussi le poids des organismes humanitaires qui ont pris le dessus sur des groupes sociaux comme les tansîqiyyât décapités de leurs leaders des premiers jours morts sous les balles ou la torture, en exil ou emprisonnés. C'est comme cela que le tissu social a vu naître des associations montées parfois dans des pays étrangers comme l'Allemagne par des opposants mais agissant sur des territoires non négligeables. D'autres structures sont aussi moins visibles, proches des milieux islamiques, elles opèrent en silence et dans l'ombre du Jabhat al-Nosra ou de Da'ech mais prônant une idéologie semblable ou proche des Frères Musulmans. Il n'est pas surprenant d'apprendre que les financements de ces groupes circulent via des pays comme le Qatar ou la Turquie en revanche il serait plus surprenant d'apprendre que ces financements peuvent servir à la construction de four à pain ou d'infrastructures publiques...toujours la même ambiguité des actions des islamistes.

    Ce sont néanmoins les structures civiles qui prédominent depuis 2012 environ mais cela grâce aussi à leur favorisation par les structures internationales, ces dernières préférant ériger des organisations sociales civiles pour rivaliser avec l'anarchie djihadistes et commencer à implanter de suite dans le paysage politique syrien, des structures pouvant faire office plus tard d'organisations représentatives et représentants le mieux les populations. Cette décentralisation des pouvoirs permet localement de faire du civisme un remplacant efficace de l'État...mais pour combien de temps?

     

    Pour conclure, nous avons donc vu que malgré ses fragilités et l'encadrement drastique du régime syrien sur la société civile syrienne, cette dernière existe belle est bien depuis 1958 avec des associations. Son histoire reste malgré tout inégale et les conjonctures politiques ont fait que la géopolitique du tissu associatif syrien a connu de nombreux soubresauts. La transformation et la mutation de ces structures en font actuellement des acteurs majeurs de la crise syrienne et des interlocteurs directs potentiels pour aujourd'hui mais surtout pour la Syrie de demain, une Syrie se cherchant des hommes dignes de parler devant l'Occident et de faire face aux djihadistes. Il faudra néanmoins encore beaucoup de travail pour transcender les revendications locales qui prédominent pour l'instant sur les structures nationales souvent représentées par des hommes en exil.

    La fragmentation du tissu associatif fragilise la société civile déjà amputée par une guerre sanglante. Mais une vision d'ensemble tend quand même à relativiser cette fragmentation en admettant l'efficacité de ces structures souterraines déjà vieilles de plusieurs années et défiant/décrébilisant ouvertement le régime par les actions parallèles et civiles efficaces qui resteront probablement comme les coups d'éclat d'individus ayant donné une âme et un coprs à une révolution qui se voulait pacifique dans ces premiers pas.

     

    Questions d'Orient - 25 janvier 2014


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