• Syrie (nord): "Club Med" pour djihadistes

    Syrie (nord): 

    "Club Med" pour djihadistes

     

    On le dit peut-être pas assez mais le nord du pays en ruine et en guerre civile est sûrement devenu un des lieux les plus dangereux pour les journalistes. Avec l'augmentation des katibas islamistes et des groupes de brigands et mercenaires djihadistes, ces lieux deviennent des pièges terribles dont très peu sont encore ressortis. 

    C'est le cas de Matthew Schrier, un jeune américain de 34 ans. Après avoir étudié le cinéma sans résultat, il a décidé de tenter sa chance comme beaucoup en se faisant photographe de guerre pour vendre ses clichés à des agences américaines. Et pour cela, on lui a proposé de joindre Alep depuis la Turquie. La ville syrienne en ruine se situe à environ une centaine de kilomètre d'une frontière totalement ouverte où transitent tous les combattants de l'ASL mais aussi beaucoup de djihadistes venus du monde entier pour rejoindre des katiba islamistes. Toujours est-il qu'après dix-huit jours dans une cellule locale de résistance, il décide rentrer en Turquie mais son chauffeur se fait attendre et le 31 décembre approchant, il décide de prendre le premier guide venu. A la sortie de la ville rebelle, des hommes dont les visages ont recouvert de foulards noirs l'arrêtent et l'invite à les suivre sur un ton amical pour une vérification. Le jeune homme vient de disparaître du paysage syrien et de tomber dans ce que le journaliste italien Domenico Quirico relâché après cinq mois décrira comme "Le pays du mal". 

    Le cas du jeune homme n'est pas isolé. On peut citer l'enlèvement des journalistes français Edouard Elias ou Dider François aussi enlevés à Alep le 6 juin 2013 ou Nicolas Hénin et Pierre Torres disparu le 22 juin à Rakka. 

    Le cas est alarmant dans la mesure où depuis leur disparition, les ravisseurs n'ont donné aucun signe. Aucun visage, aucune voix, aucun lieux, aucune preuve à mettre sur ces enlèvements, aucune rançon. Aux cris désarmés familiaux ne répond qu'un silence laissant planer toutes les éventualités... 

    La Syrie est devenu le premier conflit où les terres en guerre étaient aussi risqués pour les hommes de l'information. Mais c'est aussi la première fois que les ravisseurs agissent la sorte. 

    Devant cette situation dramatique pour le journalisme de terrain et de guerre, 13 Agences de presse mondiales (dont AFP) ont signé une courrier destiné aux groupes armés où ils s'accordent à dire que le pays est devenu trop dangereux pour envoyer des hommes pour couvrir les jours de guerre. La situation est par ailleurs assez néfaste aux rebelles laics qui ne peuvent que difficilement se faire entendre par les Agences journalistiques ou afficher les revendications et leurs actions. Alors que Genève 2 se rapproche, l'OSDH a arrêté de compter les morts de la guerre, l'imbroglio étant beaucoup trop important sur le terrain pour faire un décompte sérieux. 

    Mais ce sont aussi les humanitaires qui sont touchés (Acted, MSF, CICR), les religieux chrétiens (le père Paolo Dall'Oglio ou les évêques Boulos Yazigi et Yohanna Ibrahim), des milliers de syriens, des soldats gouvernementaux qui sont gardés au chaud pour un futur échange de prisonniers, des notables locaux, des activistes ou des citoyens pour un mauvais regard, un mot dit un peu trop fort ou une cigarette... 

    Le témoignage de Schrier reste majeur pour comprendre l'organisation de ces cellules. Il a été enfermé dans une usine à otage où il s'est trouvé avec vingt-deux autres hommes dans le même cas que lui. La prison avait été sectorialisée suivant les professions, les rôles. Les prisonniers avaient le droit à une minute par jour pour faire les besoins. La minute passée, les hommes étaient battus. C'est ce que Matthew Schrier a appelé le "Club Med" des terroristes. Il a mentionné parmis ses ravisseurs, un jeune garçon de douze ans dont la passion était l'électrocution des prisonniers avec un taser. Trois autres étaient des canadiens anglophones. Les terroristes ont profité de leur état de supériorité pour dévaliser les comptes du jeune homme en achetant sur Ebay, des pièces de voiture ou des smartphones. 

     

    En réalité, derrière tout ces rapts il y a un but économique: un marché de vente en pleine prolifération. Les prisonniers (essentiellement les journalistes) sont revendus. Ils auront déjà été vendus (trahis) par leur chauffeur contre une somme. Si les évasions ont été rares (trois seulement dont Matthew Schrier), les libérations ont été monneyées. On compte ces libérations au nombre de trois, nombre infiniment petit. Il s'agit de l'italien Domenico Quirico, de Pierre Piccinin et de Jonathan Alpeyrie. Les autorités ont divulgé la somme de sa libération: 450 000 dollars selon Le Monde. Alpeyrie s'est d'ailleurs lamenté que la somme était divulguée, déclarant que c'était une incitation aux rapts sachant les sommes engagées, très importantes pour des katibas locales qui ont compris comment bâtir un petit royaume de terreur. 

    L'histoire de Jonathan est aussi édifiante sur la mentalité et l'imbroglio qui règne au sein de ces groupes. L'homme a été capturé à Yabroud le 29 avril de l'année passée par une cellule de brigands djihadistes. Il a été successivement attaché à un lit pendant trois semaines puis attaché à une fenêtre puis on lui a proposé de se convertir à l'islam et les terroristes ont simulé une mise à mort. Soudainement calmés, ces derniers lui ont demandé gentiment des explications sur le fonctionnement d'un apparail détécteur de métaux. En discutant avec ses geôliers, il leur a expliqué qu'il pratiquait le water-polo. Visiblement passionné, le chef lui a demandé de lui apprendre à nager. Le journaliste s'est retrouvé à sauver de la noyade un petit homme dans une eau glacée. Puis on lui a annoncé sa libération, il a été embarqué, s'est retrouvé dans une maison d'un cheikh puis transporté chez un homme d'affaire proche du régime à Damas. Ce dernier l'a enfourné dans un coffre de voiture et l'a transporté à Beyrouth avant de le lâcher devant l'ambassade française de la ville libanaise. Ce qu'il s'est passé en réalité c'est que cet homme, sur les listes noires des occidentaux a racheté le journaliste aux djihadistes. 

    Ces transactions malsaines et étranges transcendent totalement les logiques guerrières et les appartenances guerrières. L'argent fait le tout et des hommes de Damas se trouvent à racheter des prisonniers à des opposants....l'argent servira probablement à acheter quelques kalachnikov. 

    Ce que le Monde décrit comme de "troublants mimétismes" entre les camps sont beaucoup plus concrets qu'on ne le pense. Durant sa capture par Jabhat al-Nostra (le nom fait le reste...) Matthew Schreier a subi le supplice de la falaqa pour avoir essayer de creuser un trou dans sa porte. Le supplice est connu pour être le favori des moukhabarat, les services secrets d'al-Assad et consiste à recevoir 115 coups de cables métalliques sur les pieds. On assiste donc à un transfert des tortures peut-être subies au départ des contestations sur les prisonniers plus faibles. 

     

    Finalement ce qui reste le plus inquiétant est l'imbroglio qui règne dans le pays. Il apparaît que les groupes ne communiquent pas avec les ambassades ou les familles pour des rançons ou pour donner des preuves de vie mais les preneurs d’otages ne parlent pas non plus entre eux. Les questions qui demeurent c'est pourquoi toutes ces absences ou ces mises en scène humiliantes? Peut-être ne savent-ils pas quoi faire de ces centaines de prisonniers qui s'accumulent dans des conditions d'hygiènes effroyables, peut-être travaillent-ils sur la psychose, devenus des créateurs de peur à temps perdu... Décourager les journalistes de venir? Pas très astucieux dans un pays où les preuves journalistiques non intéressées restent les principales preuves concrètes des diverses exactions et revendications... 

    Cette psychose, cette création de groupes dont l'image ternie chaque la rébellion à cause de la férocité déployée est une grande victoire stratégique, politique et géopolitique d'al-Assad. Ces groupes sont à l'image de certaines exactions de son régime donc tout autant condamnable ce qui place l'ASL mais aussi les occidentaux dans une situation de malaise profond quant à un interventionisme ou à une prise d'opinion.

     

    Questions d'Orient - Le 11 janvier 2014


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