• Syrie: Trois ans...et ça tient (1/2)

    Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (1/2)

     

    Cet article est publié dans le cadre de l'anniversaire de la révolution syrienne débutée le 15 mars 2011, date devenue officielle pour parler de cette guerre civile.

    Depuis trois ans,  le pays est ravagé, les populations très touchées par les combats et largement contraintes à l'exil. Mais la fin ne semble pas proche... En septembre 2013, le régime influencé par l'allié russe avait accepté la destruction de son arsenal chimique retrouvant un semblant de crédibilité auprès de l'opinion occidentale. Au début de l'année 2014, les deux cessions de négociations à Genève menées par Lakhdar Brahimi n'ont rien donné malgré les attentes de tous. A l'étude dans chacun des camps, la fourniture en armes permise grâce aux multiples alliés ne permet en rien à un camp de prendre l'avantage. Le régime de Bachar al-Assad, au pouvoir depuis 2000 ayant succédé à Hafez, son père, continue de fonctionner.

    C'est une guerre d'usure qui s'est installée entre les deux camps (devrions-nous dire trois aujourd'hui étant donné la violence des combats entre l'armée syrienne et EIIL ainsi qu'entre l'ASL et l'EIIL?). Le régime est incontestablement très affaibli, les puits de pétrole sont aux mains des djihadistes mais le régime tient, contrairement à ce qu'avaient prédit bon nombre de nos politiques en mars 2011. Le régime tient car la guerre qu'il mène lui est moins défavorable qu'elle ne l'est à l'opposition. Le régime bénéficie des infrastructures étatiques qui lui permettent de tenir au moins dans la durée.

    Les bases politiques, administratives ou militaires ont été durement touchées surtout dans les provinces tout au long des combats mais la structure ne tremble pour l'instant guère. C'est une résilience qui étonne, qui surprend et qui déconstruit les prévisions des années passées. Mais c'est dans l'histoire du Baas qu'il faut aussi chercher les raisons pour lesquelles l'appareil assadiste ne bouge pas. Le régime de Damas s'est installé en mars 1973 alors que la Constitution syrienne accorde au parti Baas un pouvoir hégémonique. Mais cela fait déjà trois ans (1970) que Hafez al-Assad, père de Bachar tient le pouvoir après son coup d'État de novembre 1970. C'est donc depuis 1970 et a fortiori depuis 1973 que la famille Assad tient la Syrie d'une main de fer, confisquant les ressources sociales c'est-à-dire politiques et économiques grâce aux ramifications militaires et des services de renseignements dans la société syrienne.

    Le gouvernement se construit donc sur une base solide militaire qui permet le contrôle totale de la population mais il doit aussi un socle aussi ferme aux soutiens multiples des milieux cléricaux et marchands. Souvent, la pratique traditionnelle était un soutien contre une bonne place dans l'appareil étatique ou du moins une place à responsabilité. Les refractaires aux faveurs baas sont systématiquement placés sous surveillance des fameux services de renseignement syriens, les moukhabarat.

    La construction de cette machine gouvernementale qui a pu fonctionner quarante ans est importante pour comprendre aussi pourquoi les différents partis d'opposition qui se forment "sur le tas" dans l'imbroglio militaire ont la plus grande peine à se structurer suivant des principes politiques. Cela fait quatre décennies que le pays n'a pas connu d'opposition. Personne n'y est vraiment habitué, aucun n'est rodé aux principes d'un multipartisme.

    Ce n'est pas, néanmoins l'unique raison de l'échec actuel des forces d'opposition. Le pouvoir a réussi à forger une cohésion des membres les plus influents de la société syrienne dès les années 2000, c'est-à-dire au début du règne de Bachar. Cette collusion entre puissants de l'élite sécuritaire et de l'élite politique permet aujourd'hui au régime d'avoir une structure soudée très difficile à anéantir.

     

    Ce qui étonne et qui fait dire au sens commun que l'État syrien doit tomber et qu'il n'est là qu'une question de temps c'est aussi le nombre de défection qui s'affine grâce au recoupage des informations données par l'ASL, l'armée syrienne et les organismes internationaux. Les chiffres seraient de 120 000 défections depuis le début de la guerre civile ce qui représente pas moins de la moitié des personnels et effectifs.

    Énorme direz-vous... Non, car ces chiffres il faut les pondérer. Les unités d'élites de l'armée (forces spéciales) et les brigades de renseignement très actives n'ont été que très peu touchées par ces désertions. Seul un officier supérieur semble avoir abandonné le chef du pays. Il s'agit du général Manaf Tlass, fils de l'ancien ministre de la Défense qui a exercé entre 1947 et 2004. Manaf aurait déserté en juillet 2012. Les plus qualifiés, experimentés et bénéficiant de la plus grande aura restent rangés près d'Assad. On peut ainsi citer Ali Mamlouk, Mohammed Nassif Kheirbek ou Abd Fatah Qudsia.

    Concernant l'axe du pilier sécuritaire, il convient aussi de démentir l'idée toute faite que le régime de Damas ne se base que sur une composante sécuritaire alaouite, confession du président Assad. C'est faux et c'est démenti dans les faits. Ali Mamlouk, Mohammed Dib Zeitoun ou Rustom Ghazaleh sont aux avants-postes du dispositif sécuritaire et militaire de Bachar: ils sont sunnites. A un niveau de responsabilité que je qualifierai d'intermédiaire, l'équilibre des confessions des officiers n'a pas changé manifestement. La grande majorité des ralliés à l'opposition sont sunnites mais beaucoup de sunnites restent fidèles à Damas: par défaut, parce qu'une défection tardive ne signifie plus grand chose actuellement ou aussi parce qu'ils savent les risques qu'encourent leurs familles à la merci de groupes armés gouvernementaux, du Hezbollah ou de l'opposition djihadistes surtout.

    Dans tous les cas, il est clair que le fonctionnement et l'organisation étatique du Baas favorise l'intégration et la cohésion de ces élites; un parti qui permet un partage communautaire du pouvoir (c'est-à-dire suivant les différentes communautés, comprenons là les communautés religieuses sunnites et chiites), assurant de facto la prééminence des forces et élites sécuritaires au sein de l'État syrien. Les officiers n'intégrent pas immédiatement ces groupes "d'élites" du pouvoir qui sont une passerelle vers le tout-pouvoir. Le processus est long et doit éprouver leur loyauté mais une fois achevé, les privilèges sont tous les jours devant leurs portes.

    Ce partage communautaire est orchestré par un jeu politique traditionnel répété deux fois durant l'année: en janvier puis en juillet. Bachar promulgue alors des décrets qui permettent des mutations ou des promotions pour les membres des forces armées. Différents critères sont nécessaires mais la loyauté, la compétence, la confession, les liens familiaux, le soutien possible d'un gradé et donc l'influence potentielle ou encore la région d'origine restent des critères majeurs.

    La balance politique et communautaire n'est en réalité pas évidente à tenir pour le pouvoir; un déséquilibre pouvant créer un foyer de contestation donc un danger pour l'épine dorsale du régime. Au sein des services de renseignement par exemple, les officiers supérieurs sunnites sont assez largement majoritaires.

    D'ailleurs, depuis son accession au pouvoir suite à son père en 2000, Bachar al-Assad a effectué quatre grands remaniements dans son équipe et son entourage. Cela montre qu'il y a un équilibre qu'il lui faut trouver mais qui visiblement n'est pas un échec étant donné la résistance au conflit de l'appareil Baas et son maintien dans le temps. Cet équilibre communautaire est le synonyme de la stabilité et de la protection du régime; il est aussi ce que vante de nombreux étrangers voyant dans la Syrie la dictature laïque et multi-confessionelle.

    Ca n'est pas totalement faux mais c'est une vision à toujours nuancer...

    A suivre...

     

    Questions d'Orient - Le 17 mars 2014


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