• Syrie: Trois ans...et ça tient (2/2)

    Syrie:

    Trois ans...et ça tient ! (2/2)

     

    Cet article est la suite d'une courte série de deux rédactions publiées pour le triste anniversaire des trois ans de guerre civile en Syrie.

    Hier nous avons pu voir l'importance du partage communautaire dans l'élite politique, marchande, cléricale ou militaire dans le régime syrien. C'est un partage qui permet au président Bachar al-Assad de conserver un noyau dur, une épine dorsale à son régime et l'empêche ainsi de vaciller ou de chuter malgré son affaiblissement significatif depuis le début du conflit, le 15 mars 2011.

    Aujourd'hui, nous nous intéresserons à l'importance des moukhabarat, mais aussi au poids considérable pris par les différents alliés du régime ou de l'opposition qui conduisent nécessairement à un schéma géopolitique rappellant la disposition des puissances lors de la Guerre Froide.

     

    Le principe de partage communautaire dont nous avons fait une brêve présentation hier et qui apparaît de plus en plus comme l'élément essentiel du régime Assad, incite donc l'élite syrienne à former une solide cohésion mais est surtout consolidé par le pouvoir immense donné aux services spéciaux (entendre ici les moukhabarat, services secrets du régime mais aussi la jawiyya, services du renseigment de l'armée de l'air particulièrement craint) en matière de surveillance et de contrôle d'une société toute entière. Cela recoupe les activités politiques (absence d'opposition), les activités militantes même si elles sont particulièrement faibles et épisodiques ou les simples meeting.

    Cette absence de regard, cette autonomie font de ces services de renseignement l'arme la plus redoutable de Bachar car la plus ramifiée au sein de la société syrienne. C'est à tous les niveaux du régime qu'ils sont présents: rien ne peut leur échapper; université, télévision, grandes entreprises, Parlement syrien... Mais plus encore, ces services n'ont jamais vraiment reçu de définitions précises de leurs compétences ne sectorisant en rien leur action. De facto, les services de renseignement sont tout autant implantés dans les activités politiques mais aussi dans l'économie ou la finance de l'État syrien. Cela implique aussi que le président seul est le maître de ses agents. En effet, le Baas et le régime syrien ne peuvent en rien diriger leurs actions, se limitant à un contrôle superficiel pour assurer le respect de la ligne directrice de la sécurité nationale. Assad reste donc la clef de voute de tout un système ultra-puissant.

    Dans un style tout proche, la Garde républicaine commandée par Maher al-Assad, frère de Bachar dispose elle aussi d'un pouvoir immense. En vigueur jusqu'en 2011 mais tout autant valable (voire plus) depuis le début de la guerre, les forces de sécurité bénéficient d'une immunité assez large dans l'exercice de leurs fonctions. L'imbroglio du conflit et les directives militaires ont donné lieu à une utilisation massive de ces privilèges.

    La crise que traverse le pays depuis mars 2011 a parfaitement montré la prééminence prise par ces membres de l'élite du renseignement et de l'armée syrienne, parfois et souvent même au détriment des membres civils du Baas. Dans le conflit, les civils du parti ont largement été marginalisés depuis que les renseignements militaires surveillent largement les activités politiques. La guerre a donc incontestablement mis sur le devant de la scène plus que jamais cette domination de l'élite sécuritaire syrienne. Si c'est parce que le "Rens" s'est largement ramifié au sein du régime, c'est aussi parce que les civils en place localement dans les provinces de Syrie n'ont jamais su se montrer assez influents pour s'approprier le soutien populaire durant les trois ans de guerre. Et comme c'est incontestablement à l'échelle locale que le régime a et continue de souffrir, la répression armée s'est imposée et il est presque improbable d'assister à la réapparition de politiques civils dans le gouvernement durant la guerre.

    Pourquoi ne désertent-ils pas ? Ils sont tout autant détestés par l'opposition et une défection aussi tardive pourrait paraître intéressée et non pas sincère. Et puis ces civils sont aussi persuadés que la guerre n'est qu'une question de temps et qu'étant donné le soutien indéfectible accordé par le "Hezb" libanais, l'Iran et la Russie, le régime a encore a encore de beaux jours devant lui.

     

    Mais le combat, le soutien et le maintien d'Assad sont aussi des enjeux internationaux. Si le régime pèse très lourd dans la société syrienne, les puissances voisines sont tout autant l'épine dorsale d'un homme qui s'y accroche. A la fin de l'année 2013, d'aucuns disaient que Walid Mouallem, ministre syrienne des Affaires Étrangères n'était plus vraiment ce ministre et que le "vrai" ministre syrien de la chancellerie était tout simplement le Russe Lavrov.

    Il est clair qu'aujourd'hui, étant donné le soutien politique, militaire et financier accordé par le Kremlin à Assad, l'influence russe en Syrie est énorme. Aucun chiffre précis n'existe pour donner une idée du soutien russe mais c'est bien le président Poutine qui est parvenu à convaincre M. Assad à accepter la destruction des stocks d'armes chimiques par résolution onusienne (2118). En permettant cette extraction des agents chimiques, M. Poutine a réussi, d'une main de maître à réintroduire son allié syrien sous le feu des critiques et presque sous le feu des Rafales dans le jeu diplomatique. Depuis, plus aucun ne s'est hasardé à dire que M. Assad mentait ou trahissait ses engagements. De la grande diplomatique, il faut l'admettre. Mais le périmètre d'action russe ne se limite pas simplement au cercle de l'élite syrienne sur lequel il fait pression et c'est justement là sa force. Il transcende ce milieu introverti de responsables sécuritaires et joue un rôle important sur les hauts fonctionnaires du parti Baas qui ne perdent pas une miette des signaux diplomatiques envoyés par le Kremlin.

    L'autre grand pôle de soutien est bien entendu l'Iran. C'est un soutien direct car la puissance perse est directement engagé sur le territoire syrien, ayant envoyé des conseillers militaires auprès d'Assad et des Pasdarans (Gardiens de la révolution islamique) pour garder les lieux stratégiques et les lieux chiites menacés par les djihadistes qui ont déjà profané plusieurs places historiques de l'islam chiite (la mosquée de Sayyida Zeinab près de Damas notamment). Ce sont aussi les localités à composante chiite majeure qui sont mises sous surveillance de ces groupes. Le président syrien veut probablement s'assurer quelques places fortes où il pourrait se rendre en cas de prise de la capitale ou de danger. Pendant un temps, des experts avaient formulé l'hypothèse d'une fuite à Lattakié pour y former une république chiite dans tout l'ouest du pays.

    Mais encore une fois il n'existe guère de données chiffrées précises pour évaluer quantitativement l'aide apportée par l'ayatollah iranien à Damas.

    Le Hezbollah, l'organisation libanaise, a trouvé le parfait accord avec le régime fournissant des troupes galvanisées prêtes à mourrir pour Assad sans problème. Cet afflux massif de combattants libanais a permit au régime de contrebalancer les défections très nombreuses dans les troupes de l'armée. C'est le 25 mai 2013, qu'Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah a annoncé que son mouvement participait à la bataille d'al-Qusayr, dans la province de Homs. Depuis, son implication dans différentes localités ne fait plus aucun doute. La prise de Yabroud, dimanche dernier par l'armée syrienne constitue une victoire de poids pour le mouvement: les voitures piégées visant les sanctuaires chiites et du Hezbollah au Liban venaient pour la plupart de la localité de Yabroud, à la frontière du Liban dans le massif du Qalamoun.

    C'est donc un soutien très actif dont bénéficie Bachar al-Assad mais c'est aussi un appui concerté et réfléchi ce qui le rend particulièrement efficace. Trois semaines avant l'officialisation de la participation du Hezbollah aux combats en Syrie, Nasrallah rencontrait le vice-ministre des Affaires Étrangères russe, Mikhaïl Bogdanov. Une telle concertation évite des actions irrationnelles et inutiles et chacun y trouve son compte.

    Chacun y trouve son compte car le soutien et le maintien du dirigeant syrien sur le trône du pays permet à tous ces pays alliés du régime d'acquérir sa confiance et ainsi de renforcer leur poids dans les conflits d'influence qui agitent le Moyen-Orient et les opposent aux pouvoirs occidentaux (France, Allemagne, États-Unis) mais aussi aux puissances pétrolières (Arabie Saoudite, Qatar, Koweït).

     

    C'est aussi pour cela que l'enlisement et la perte d'intensité de la guerre syrienne rappelle peu à peu une situation de Guerre Froide. La Syrie serait le territoire où se cristallise les passions de chacun et l'opposition bipôlaire peut s'y installer. Le problème étant les puissances qui se font face et qui peuvent entraîner la région déjà très instable du Moyen-Orient vers un conflit confessionnel incontrôlable, héritage des révolutions populaires incontrôlées.

    Pour l'instant, c'est la résistance aux sanctions internationales et aux pressions du bloc occidental de la part du régime qui dépasse toutes les prévisions. Cette résilience c'est l'aboutissement parfait de la conjugaison entre structure interne particulièrement soudée et puissante et soutien actif très organisé extérieur. Ces alliances dans les pays voisins ont encouragé la composante sécuritaire du régime à ne pas se désolidariser du pouvoir d'Assad et à croire en une potentielle victoire prochaine.

     

    Il y a quelques mois on parlait d'espoir en entendant les mots négociations, Genève II. Certains n'ont pas été dupes, d'autres ont voulu y croire. J'ai voulu y croire.

    Aujourd'hui, c'est d'un pourissement du conflit dont parlent les médias et les spécialistes. Pourissement d'un pays magnifique aujourd'hui...pourissement de tout le Moyen-Orient demain ?

     

    Questions d'Orient - Le 18 mars 2014


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